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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Hommage.
Alifi Hafid. Au revoir et merci


Alifi Hafid, décédé le 16 mars
à l’âge de 56 ans.
(AIC PRESS)

Monsieur “Boogie”, du nom de l’émission phare de la RTM chaîne inter, est parti. Et avec lui un pan entier de notre culture rock, très rock.


Il y a des jours où on se sent un peu vieux, où on prend brusquement conscience que le monde a changé. Aujourd’hui, au lendemain de la disparition de Alifi Hafid, il faut expliquer aux plus jeunes ce que cet homme a représenté. Il faut décrire une période où il n’y avait ni parabole, ni Internet, et où tous les fans de rock se retrouvaient au garde-à-vous tous les soirs à 18 heures pour écouter Boogie. Attention,
on ne parle pas ici d’une émission au rabais, qui ne devait son succès qu’au vide de l’époque. Pas du tout. Boogie, c’était la classe. Des jingles imparables, des choix musicaux pointus. Et surtout une énorme générosité. En écoutant Boogie, on pouvait avoir accès au nouveau U2, au dernier album de Dylan, à Joe Jackson, Elvis Costello ou à Creedence. C’était avant l’ère des clips vidéo et de la marchandisation à outrance de la musique. Notre homme, tenu par aucune contrainte commerciale, passait l’album entier – ça s’appelait album premier. On se doutait bien que derrière un tel cadeau, il y avait un travail de dingue. On se doutait bien que Alifi Hafid, pour nous offrir le live de Bruce Springsteen une semaine après sa sortie, avait fait des mains et des pieds pour l’obtenir. Et s’il n’obtenait pas le disque, il l’enregistrait tout simplement sur des radios étrangères, dans l’illégalité…Ah oui, c’était l’époque où tous les disques transitaient par le ministère de l’Intérieur et de l’Information, qui était supposé en contrôler le contenu. Avant les mp3… Il faut aussi imaginer ce que pouvait représenter ces fameux jingles à l’ère pré-numérique, à l’époque où tout ce qui était local était un peu ringard. Hafid, lui, les avait découverts aux Etats-Unis, en 1978, lors d’un voyage de vacances. Il était resté planté trois semaines dans l’appartement d’un copain, à bouffer de la bande FM. La révélation ! Et lorsqu’il revient à Rabat, c’est pour créer Boogie, directement inspirée de son trip US.

Alifi Hafid, de son vrai nom Mahfoud Akdim, est décédé vendredi dernier à 56 ans, et c’est un pan de notre culture musicale qui s’effondre. Lorsque j’ai débarqué à la RTM Chaîne Inter en 1996 pour proposer une émission de rock, on m’a fait enregistrer un pilote. Derrière la vitre, un homme que je ne connaissais pas. Après quelques minutes de test, il me balance dans le casque : “Oui, c’est bien ton truc, il faut que ça passe dans la soirée”. La voix, bien sûr, je la connaissais…Et c’était précisément l’unique validation que j’attendais. Plus tard dans la journée, lorsque je lui ait dit que mon émission avait été inspirée par la sienne, il a eu l’air gêné. Il m’a expliqué que le plus dur, c’était de réussir à s’inscrire dans la durée, de ne pas se laisser bouffer par le contexte. Mon émission a duré deux ans, la sienne trente… C’est que l’homme n’a jamais semblé prendre conscience du poids qu’il avait. Discret et modeste, il était à mille lieues de ce qu’on peut attendre d’une star de la radio. Toujours prêt à parler musique avec n’importe qui, à échanger des enregistrements, il suivait également l’actualité de la musique rock marocaine. Il m’a souvent appelé pour me dire qu’on avait de la chance de pouvoir –enfin- avoir des festivals de niveau mondial, et qu’il aurait aimé être plus jeune pour en profiter.

Il est venu trop tôt pour en profiter lui même, certes, mais c’est ainsi qu’il a pu nous faire profiter, nous auditeurs, de son immense science musicale. Aujourd’hui que le paysage marocain a radicalement changé, il semble que l’offre musicale ait rétréci. Où peut-on écouter du rock à la radio ? Qui peut nous expliquer pourquoi Peter Tosh a été assassiné ? C’était la conception de sa mission : faire vivre une culture, diffuser une musique avec tellement de détails qu’on avait l’impression d’être des amis intimes de Jimmy Page. Mission accomplie, chef, et toutes nos condoléances à sa fille Illy.

 
 
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