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Driss Bouissef Rekab. Mes années (à l'ombre de Lalla Chafia)
N° 266
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Youssef Ziraoui

Interview.
Driss Bouissef Rekab. Mes années (à l’ombre de Lalla Chafia)



Bio express.

1947. Naissance à Tétouan.
1971. Intègre Ilal Amam
1976. Emprisonné pour délit d’opinion à la prison centrale de Kénitra.
1987. Doctorat à l’université de Toulouse le Mirail. Sujet de thèse : l’univers carcéral pendant le franquisme.
1989. Sortie de prison et parution de son ouvrage “A l’ombre de Lala Chafia” aux éditions l’Harmattan. Divorce et remariage.
2000. Enseigne l’espagnol à la faculté Mohammed V de Rabat.
2002. Parution de La tyrannie ordinaire chez Tarik éditions.
2006. Réédition de “A l’ombre de Lalla Chafia” chez Tarik éditions.


Avec Abdelaziz Mouride (d.)
en 1988 à la prison de Kénitra.
(DR)

Premier prisonnier politique à avoir raconté l’histoire de son incarcération durant les années de plomb, Driss Bouissef Rekab réédite son ouvrage “A l‘ombre de Lalla Chafia”. Témoignage, ouvrage sociologique ou simple introspection, retour sur un livre qui a fait date.


Racontez-nous brièvement l’histoire de Lalla Chafia ?
Selon la légende, Lalla Chafia serait une sainte des environs de Moulay Yacoub à qui les gens venaient demander des faveurs. Nous nous sommes appropriés ce nom au sein de la prison. En fait, suite à la
visite de la prison par Mohammed V et sa fille pour une raison que j’ignore, la direction de la prison a fait construire, dans la cour, une stèle que nous avions baptisée Lalla Chafia. Ensuite nous avions commencé à la solliciter pour qu’elle améliore notre sort et qu’elle veille sur nous. Nous ne nous prenions pas au sérieux, nous agissions de la sorte davantage par humour et autodérision. Pour le titre de mon ouvrage, j’ai choisi de jouer sur le double sens de l’expression “être à l’ombre”. Quand on dit je suis à l’ombre, on pense à un sentiment de bien-être. Mais “être à l’ombre”, c’est aussi être en prison.

“A l‘ombre de Lalla Chafia”, est-ce une thérapie ou un travail scientifique ?
L’idée du livre germait avant que j’aille en prison, mais il a été différent de celui que j’avais en tête car il y a eu des changements en cours de route. Ces changements m’ont fait voir les choses différemment, je n’avais plus la même perception de la société, des classes. J’ai donc écrit pour mieux comprendre ce que je vivais et pour pouvoir résister à la machine à broyer qu’est la prison. Mais ce livre est aussi un travail académique qui me paraissait utile. J’ai voulu comprendre et expliquer les idéologies en action, voir si la prison était indépendante du régime politique. J’en ai déduit qu’elle est une image du fonctionnement de la société.

Dans quelles circonstances ce livre a-t-il été écrit ?
J’ai entamé l’écriture de mon livre en 1981, suite à mon incarcération à la prison centrale de Kénitra. Au début, l’entreprise était difficile car les gardiens effectuaient des fouilles fréquentes. J’écrivais le plus finement possible sur du papier pelure que je gardais précieusement. Je serrais les mots au maximum pour économiser le papier. Je pouvais alors le plier facilement et le faire sortir de prison (ndlr : la publication de ce livre a été effectuée alors que son auteur se trouvait encore incarcéré). Les choses sont devenues plus simples par la suite, vers 1984. Nous avions pu alerter l’opinion internationale. En fait, on nous laissait en paix grâce à nos relations externes, notamment Amnesty International et la Ligue des droits de l’homme en France. Nous étions reconnus comme prisonniers politiques, ce qui nous a conféré plus de liberté. Quant au Maroc, il jouait le jeu car nous lui servions de vitrine des droits de l’homme.

La prison vous a-t-elle changé ?
J’étais marxiste-léniniste à mon entrée en prison. Or, il y avait beaucoup de sectarisme dans notre vision des choses. Celui qui pensait différemment de nous était au minimum un adversaire, au pire un ennemi. J’ai pris du recul par rapport à ces déviations et aux directives de l’organisation le jour où, encore en prison, j’ai pris conscience que je participais à l’isolement de ceux qui pensaient différemment de nous. Je me disais: “Comment puis-je mépriser mes propres camarades ?”. En remettant en question mes comportements sectaires, je suis devenu plus “démocrate”. De plus, à l’échelle mondiale, le dogme marxiste était de plus en plus battu en brèche. Sans devenir anti-marxiste (car j’estime que chacun a droit à la parole), j’ai constaté que j’avais un problème avec les méthodes employées.

Une préface signée Gilles Perrault (ndlr : auteur du sulfureux “Notre ami le roi”), c’est pour vendre davantage ?
Pour la France, une préface de Gilles Perrault c’est certainement plus vendeur. Pour le Maroc, c’est tout le contraire. Si j’ai choisi Gilles Perrault, c’est pour son travail en faveur des prisonniers politiques. Je dirais même que c’est un des militants les plus “splendides” que je connaisse. De plus, je trouve ses analyses bien argumentées, y compris sur les sujets marocains.

Que pensez-vous de la littérature carcérale ?
Aujourd’hui, dans la littérature carcérale, on écrit des choses très différentes les unes des autres. En fait, on ne peut pas parler systématiquement de littérature. Parfois, il s’agit simplement de témoignages même si certains sont allés au-delà des constats en posant le problème dans son ensemble, et pas uniquement sous l’angle police-répression-torture. Cependant, tous ces livres demeurent importants car ils retracent une période difficile de notre histoire que nous avons le devoir de connaître. Je trouve même que les années post-indépendance ont été vécues plus durement que le protectorat.

Selon vous, quels sujets n’ont pas encore été traités ?
Des thèmes comme la frustration sexuelle n’ont pas encore été abordés. Tous les auteurs ayant écrit sur leur séjour en prison se sont autocensurés sur ce point, sans doute par pudeur. Moi-même je n’en ai pas parlé, mais la frustration sexuelle mériterait d’être traitée car c’est un problème très angoissant pour les prisonniers. A côté de cela, il y a bien sûr toutes les lignes rouges habituelles, le Pouvoir, la politique, etc.

Que pensez-vous du travail de l’IER ?
L’IER a fait un travail sensationnel, mais avec des insuffisances. Je ne dis pas que l’IER avait les moyens d’effectuer ce travail et qu’elle ne l’a pas fait, mais force est de constater que la question de l’impunité demeure non réglée. Nous avons un nouveau roi qui ne traite pas ses opposants de la même manière que son père, mais nous répétons tout de même les erreurs du passé. Or, on ne saurait entamer une transition démocratique sans régler la question de l’impunité. En Espagne, on a fait tout d’abord l’impasse sur ce problème avant d’y revenir plus de 30 ans après la mort de Franco. Même cas de figure en Amérique latine. Ce n’est pas par désir de vengeance, mais une question de confiance dans la justice. Je ne dis pas qu’untel ou un autre doit aller en prison, je dis seulement que la justice se doit d’être honnête et appliquer la loi quand des crimes et des délits sont commis. Des gens ont été torturés, d’autres ont disparu.

 
 
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