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Par Fahd Iraqi
Patrimoine des Habous. Un trésor, un gâchis
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Le ministère des Habous est à la
tête dun patrimone quil narrive
pas à chiffrer.
(DR)
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Un système opaque, des pressions et des abus de pouvoir en tout genre, une stratégie de placement qui reste otage de calculs politico-religieux
Autant de paramètres qui caractérisent la gestion archaïque dune fortune colossale estimée à quelque 100 milliards de dirhams.
Jouxtant le palais royal, des ruelles étroites rassemblent des commerces alignés dans un ordre religieux,de grands portails dissimulent des habitations monumentales peu ou pas entretenues. Bienvenue au quartier des Habous à Casablanca. Un quartier qui doit |
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son nom au plus important propriétaire immobilier du périmètre : le richissime et mystérieux ministère des Habous et des Affaires islamiques. Mais surtout, un quartier qui peut à lui seul résumer toute la gabegie qui caractérise la gestion de limmense fortune de ce département. Ici, des maisons, à faire pâlir les riads les plus luxueux, sont louées pour moins de 500 dirhams. Des magasins dont le fonds de commerce vaut les royalties de la plus célèbre des franchises, rapportent une poignée de dirhams en loyer. Mais le quartier des Habous, lun des plus vieux de la métropole, renseigne avant tout sur laspect ancestral du système du Waqf.
Aux origines des Habous
Le concept est apparu avec lavènement de lislam. Des versets coraniques promettent une reconnaissance de Dieu pour le fidèle qui se dépouille dun ou plusieurs de ses biens pour les affecter à perpétuité à une oeuvre charitable. Les biens en question sont ainsi mis hors du commerce, doù leur nom de Habous ou de Waqf (littéralement, on peut traduire cela par biens emprisonnés ou arrêtés). Les revenus de ces biens de mainmorte se substituaient souvent à lintervention du Makhzen pour assurer -surtout dans les petites localités- des actions dintérêt collectif : entretien de la mosquée, du msid (école coranique), de la fontaine, des bains maures, etc. À travers lhistoire, ces propriétés ont toujours constitué une source intarissable de revenus qui permettait aux gérants de cette fortune (des théologiens) de garder une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir central. Des Idrissides aux Alaouites, les différentes dynasties qui se sont succédé au Maroc ont toujours composé avec la richesse des Habous. Ce nest quen 1915 que les pouvoirs publics finissent par englober les revenus du Waqf. Ils sont ainsi centralisés par un vizirat des Habous créé par Lyautey. Néanmoins, même après lindépendance, la monarchie a veillé à récupérer le contrôle établi par le protectorat sur cette fortune. Elle franchit un pas de plus en faisant disparaître -dès le second gouvernement Bekkay (28 octobre 1956)- le ministère des Habous de la liste des départements gérés par la primature. Dès lors, le ministère des Habous et des Affaires islamiques est logé au méchouar -à deux pas du palais de Rabat- et devient un ministère dit de souveraineté.
Une fortune colossale
Une situation qui perdure sous la nouvelle ère. Pour remplacer lindéboulonnable Abdelkbir Mdaghri Alaoui (qui sest chargé de ce portefeuille pendant 18 ans), le choix est porté sur un autre technocrate en la personne dAhmed Tawfik. Ce dernier, bien quil reste tout aussi muet que son prédécesseur sur le patrimoine des Habous (son département na pas jugé utile de donner suite à nos multiples demandes dinterview), a tout de même le mérite davoir mené un travail de recensement des biens dépendant de son ministère. Abdelaziz Darouich, actuel directeur des mosquées, a conduit en 2003 une enquête pour dénombrer ce patrimoine. Plusieurs commissions réunissant des architectes, des topographes et des cadres du ministères ont sillonné le pays pour réaliser cette étude, raconte une source proche du dossier. Un travail de recensement dont tout lintérêt réside dans le fait quil est le premier du genre. Le dernier recensement comparable remonte à lépoque de Lyautey au début du siècle, affirme notre source. Cette étude na pas coûté plus de 150 000 dirhams alors quune étude similaire réalisée par des auditeurs confirmés aurait nécessité entre 6 et 8 millions de dirhams. Une économie dont le ministère aurait pu se passer puisque létude, aussi peu approfondie soit-elle, lève le voile sur limmense trésor que constitue le patrimoine des Habous : près de 50 000 habitations ou commerces, quelque 2438 parcelles rien quen zones urbaines et des terres agricoles dune superficie totale estimée à
84 000 hectares.Bref,un patrimoine de quelque 100 milliards de dirhams.
Mais létude montre surtout lampleur de la gabegie. Ces biens ne rapportent que 240 millions de dirhams alors que la rentabilité de ce patrimoine peut être facilement multipliée par deux. Mieux encore, ce recensement indique que la moitié des biens Habous est louée sans contrat. Et près de 75% des propriétés ne sont pas immatriculées à la conservation foncière.
Une gestion moyenâgeuse
Cette performance peu honorable des Habous sexplique par un laxisme apparent. Pendant de longues années, le département na pas pris la peine de régulariser la situation juridique avec ses locataires. Les registres des nadhirs (comparables à ceux des adouls) ont défié, au long des décennies, lévolution technologique pour rester lunique moyen de retracer les biens Habous. Quant aux procédures des opérations de cession (avec obligation de réinvestissement), elles sont dune lourdeur incomparable. La vente ou léchange de nimporte quel bien doit faire lobjet dun dahir royal, explique un ancien du département. Les procédures bureaucratiques et opaques ont rapidement fait des Habous la bête noire des aménageurs. De nombreux terrains du ministère situés en milieu urbain sont souvent programmés comme des espaces verts dans les plans daménagement, confie notre source. Pour éviter le casse-tête des négociations avec des religieux peu doués en finances
Paradoxalement, lEtat ne sest jamais gêné pour mettre la main sur ce patrimoine. Dès la fin des années 60, une traduction littérale du décret du 2 juin 1915 a permis un transfert au domaine public, de la propriété des terres Habous à vocation agricole situées à l'intérieur des périmètres d'irrigation. Lhémorragie continue toujours puisque chaque année, les pouvoirs publics procèdent au rachat ou à lexpropriation de terres appartenant au département. Nous privilégions la vente par entente car elle permet un recouvrement relativement rapide du produit de la cession. Quant à lexpropriation, il faut parfois attendre jusquà 18 ans avant lencaissement, raconte un proche de lancien ministre des Habous. Les conflits avec les ministères au sujet des propriétés Habous atterrissaient souvent au cabinet royal en vue dun arbitrage. Pour trancher entre Abdelkbir Mdaghri Alaoui et un autre ministre au sujet dun litige, Hassan II chargeait le président ou le procureur de la Cour suprême de dicter une fatwa, ajoute notre source.
Le lobbying et labus dinfluence ont aussi fait des ravages dans ce patrimoine des Habous. Les pressions viennent de toute part. Du simple coup de fil dun parlementaire pour pistonner un locataire à bas prix, au ministre qui ordonne doffrir un bien à une personnalité qui sert les intérêts de la nation, nous avons tout vécu, raconte un ancien du ministère.
Même au niveau local, les pressions des détenteurs de pouvoir sur les gestionnaires des Habous sont légion. Il a fallu défendre, au début des années 90, un dahir qui permet aux nadhirs déchapper à la tutelle des gouverneurs et ce, en leur accordant un statut similaire à celui des juges, raconte un ancien du département.
Investissements sclérosés
La gabegie des Habous ne sarrête pas là. Du côté des dépenses aussi, les incohérences sont multiples. Sil est compréhensible de voir le ministère passer à la caisse pour les causeries de ramadan présidées par le souverain, il est difficile de défendre les donations annuelles (10 millions de dirhams en moyenne) accordées à la Fondation Mohammed V pour financer la distribution de hrira. Pis encore, tout récemment, le ministère a mis gracieusement à la disposition de lAssociation des femmes chefs dentreprises marocaines (AFEM) un local de 500 m2 dans un des quartiers les plus huppés de Casablanca. Cest un signal politique qui veut que la religion soutienne lémancipation de la femme, explique une source qui connaît les rouages du ministère du méchouar.
Cet éternel jeu déquilibrisme entre islam politique et gestion de patrimoine freine dailleurs lélan des investissements. Dabord dun point de vue organisationnel, les nadhirs devaient soccuper des affaires religieuses mais aussi des affaires financières. Concrètement, ces fonctionnaires formés en théologie devaient assurer le contrôle des prêches dans les mosquées, recouvrir les loyers et, à loccasion,
guetter lapparition du croissant de lune annonçant le nouveau mois hijri.
Autre handicap à la bonne gestion des affaires : une frilosité en termes de choix dinstruments de placement. Les Habous ont limmense responsabilité dempêcher que ces legs des musulmans ne soient entachés par des profits usuraires ou provenant de placements contraires à lesprit de la charia. Pourtant, la limite a souvent été franchie. Le ministère avait à un moment investi dans des actions cotées en Bourse, confie-t-on auprès de lancienne équipe dirigeante. Sacrilège encore plus grave : le ministère avait constitué des dépôts à terme et encaissé pendant de longues années des produits dintérêt, pourtant considérés comme hram. Autre exemple : le très religieux ministère des Habous était même actionnaire dans lex-Hyatt Regency Rabat (actuel Hilton) où lalcool coule à flots. Malgré ces égarements, souvent passés sous silence, la politique de placement reste très conservatrice quand il sagit dinvestissements financiers.
Relents de réforme
Aujourdhui pourtant, le département voudrait bien faire peau neuve. Ahmed Tawfik a bel et bien lancé une réforme pour séparer les affaires islamiques, confiées désormais aux délégations régionales pour libérer les nadhirs, et les affaires financières. Dun autre côté, le nombre des nidharat a largement été réduit passant de 43 à 16. Le ministère se veut aussi de plus en plus ouvert à la négociation. Nous avons fait le tour des wilayas et des provinces pour sensibiliser les responsables quant à notre nouvelle approche de partenariat, explique une source du ministère. Le département a même songé à approcher des investisseurs privés pour réitérer lexpérience réussie du Bouregreg (mise à disposition de terrains en vue de récupérer, à terme, la contre-valeur sous forme de nouvelles propriétés) afin de valoriser son patrimoine. 80 projets semblables ont été instruits et nattendaient que le feu vert du ministre. Ce dernier sest montré néanmoins réticent vu que lon ne peut jamais sassurer de la fiabilité des promoteurs, justifie un ancien haut responsable des Habous.
Ce manque daudace, combiné à une gestion archaïque, a miné la confiance dans ce système. Il ny a pratiquement plus personne qui procède à des actes de Habous, explique un notaire. Lapparition d ONG performantes dune part et lopacité du ministère de lautre ont fait que même les plus croyants des musulmans ont perdu confiance dans le système. Les chiffres confirment cette tendance : près de 50% des propriétés Habous ont plus de 50 ans dâge. Le système serait-il biologiquement condamné ? |
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Recensement. Les chiffres révélateurs
Un patrimoine qui vaut 100 milliards de dirhams
Le montant donne le tournis. Il représente le tiers de la dette publique (intérieure comme extérieure), le quart du PIB. Et il y a de quoi financer 10 fois la fameuse INDH (Initiative nationale pour le développement humain) lancée en 2005. Le gros de ce trésor des Habous repose sur des terrains agricoles. Il sagit de quelque 120 000 parcelles étendues sur 84 000 hectares. Une récente transaction pourrait servir détalon pour valoriser la superficie de ces terres. Le groupe immobilier Addoha avait acquis auprès du ministère 280 hectares pour le prix de 300 millions de dirhams, un prix jugé relativement correct par certains experts. Sur la base de cette moyenne, ces terrains agricoles pourraient valoir, à terme, quelque 90 milliards de dirhams. Et la richesse des Habous sétend aussi au périmètre urbain. Le patrimoine qui y est géré par le département est estimé à 5,5 milliards de dirhams, selon le dernier recensement. Et encore, cette estimation reste très conservatrice. Un étude approfondie permettrait facilement de doubler cette valorisation, confie un membre de la commission de recensement.
50% des propriétés Habous (soit 24 225 biens) sont louées sans contrat !
Une telle situation reflète un véritable manque à gagner au niveau des recettes locatives. Selon les chiffres du recensement, seuls les loyers de 19 509 biens (à usage dhabitation ou de commerce), sont perçus de manière régulière. Un nombre qui représente la moitié des propriétés Habous louées. Un calcul trivial permettrait alors de conclure que le ministère pourrait doubler ses 180 millions de dirhams de recettes. Cette opacité permet aussi à certains locataires de faire fortune sur le dos des Habous. Nous avons eu écho de plusieurs cessions de pas de porte pour des montants mirobolants, explique un ancien de la maison. Nous avons même songé, un moment, à autoriser ce genre de transactions en contrepartie dun pourcentage sur le produit de cession.
75% des propriétés des Habous (soit 31 062 biens) ne sont pas immatriculées au cadastre
En tenant compte uniquement des propriétés exclusives des Habous (37 923), ce sont presque les trois-quarts des biens qui ne sont pas enregistrés à la conservation foncière. Le laxisme du ministère de tutelle a largement contribué au maintien de cette situation. Pour preuve, depuis larrivée dAhmed Tawfik, une convention pour la régulation des propriétés Habous a été signée avec lAgence nationale de la conservation foncière. Ce programme prévoit lenregistrement de 4000 propriétés chaque année. Il est impossible de faire mieux. Déjà à ce rythme, nous saturons la conservation foncière vu la complexité des procédures, explique une source proche du dossier. Et à ce rythme-là, régulariser le tout nécessiterait près de 8 ans de travail ! Le patrimoine du ministère est ainsi lourdement affecté. A titre indicatif, 1291 propriétés sont aujourdhui occupées de manière illégale. Parmi elles, des parcelles en zones urbaines qui valent une fortune.
1392 propriétés
tombées du ciel !
Les équipes des Habous nont pas pu identifier 1244 propriétés qui sont pourtant consignées dans les registres poussiéreux des différentes nidharat. Leur localisation demande plus de temps et de moyens, soulignent les rédacteurs du rapport de recensement. Paradoxalement, les équipes sur le terrain ont pu découvrir 1392 biens des Habous dont aucune trace nexistait sur les registres des différentes nidharat. Ce sont les témoignages des voisins et les recoupements dans les fichiers de la conservation foncière qui nous ont permis de les retrouver, raconte un membre de léquipe de recensement. Et encore, ce nest que la partie visible de liceberg.
1234 procès pour occupation illégale ou défaut de paiement
Il ny a pas un seul tribunal au royaume devant lequel le ministère des Habous nait introduit une requête contre un de ses locataires. Au total, on compte 1234 procès intentés par le ministère des Habous. Des procès dont lorigine est souvent le défaut de paiement de loyer ou une demande dexpulsion. À titre dexemple, les procès enclenchés en raison doccupation illégale sont au nombre de 114 alors que le rapport de recensement fait état de 1291 propriétés occupées de manière illégale. Si le ministère engageait des procédures judiciaires pour chaque irrégularité, on nen finira jamais, explique un ancien haut responsable du ministère. |
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Plus loin. Laïcité économique
Imaginons les conséquences économiques dun strict respect des dispositions de lislam dans la gestion des affaires. Plus dalcool dans les bars ou les hôtels signifierait tout bonnement quil ny aurait plus aucun touriste qui foulerait le sol du plus beau pays du monde. Des dizaines de milliers demplois seraient supprimés et 50 milliards de dirhams en devises sévaporeraient. Imaginons encore quil ny ait plus ni PMU (géré par la Société royale pour lencouragement du cheval) ni loterie nationale. Là encore le manque à gagner pour lEtat se chiffrerait à quelque milliards de dirhams. Imaginons enfin quil ny ait plus de produits financiers : cest tout le système monétaire qui sécroulerait avec ses banques, sa Bourse et aussi ce marché de la dette qui permet dabord à lEtat de joindre les deux bouts à la fin de chaque année budgétaire. Et ce, sans parler de centaines de milliards injectés par des investisseurs étrangers qui, sans sourciller, plieraient bagage.
Dieu merci, lEtat ferme les yeux sur lensemble de ces aspects, optant, à juste titre dailleurs, pour une certaine laïcité économique. Mais pourquoi alors simposer un strict respect de la religion quand il sagit de faire fructifier les biens Habous ? Deux explications sont souvent avancées. Primo, parce quil sagit de legs de musulmans dont il faut respecter la volonté. Soit ! Sauf que la centralisation des ressources Habous et leur affectation passent souvent outre cette volonté des constituants. Ces derniers se retourneraient dans leur tombe sils voyaient lampleur de la gabegie actuelle. Secundo, les Habous sont étroitement liés aux Affaires islamiques. Or lislam est opposé aux taux dintérêt. Résultat : le département des Waqf ne peut ni recourir au marché pour lever des fonds (pour valoriser son patrimoine) ni placer son argent dans des investissements financiers nettement plus rentables.
Pour contourner cette contrainte, la solution est pourtant évidente. Le département des Habous pourrait être transformé en un office autonome confié à des professionnels de la gestion de patrimoine sans état dâme. Cette option a déjà été adoptée par plusieurs pays encore plus conservateurs que nous quand il sagit de lapplication de la charia. Et cest certainement le meilleur moyen doptimiser au mieux cette richesse colossale. Surtout que le pays na pas les moyens de sen passer.
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