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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Prisons explosives

Ahmed R. Benchemsi
À leur entrée en prison, ils n’étaient pas des terroristes. À leur sortie, ils sont prêts à le devenir


Abdelfettah Raydi, le kamikaze qui s’est fait exploser le 11 mars (seul, heureusement) dans un cybercafé de Sidi Moumen, sortait de prison après une grâce. Le lendemain, Abdellatif Amrine, autre ancien prisonnier islamiste libéré après avoir purgé sa peine, était arrêté, suspecté de préparer des attentats. L’été dernier, le groupe terroriste Ansar El Mehdi, démantelé in extremis avant de passer à l’acte, était dirigé par Hassan Khattab… qui sortait de prison lui aussi. Des comme ça, il y en a 315 qui circulent aujourd’hui dans nos rues.

N’en jetons plus. Nos pénitenciers sont devenus des fabriques de bombes humaines, et c’est avec rage et amertume qu’on peut hurler : ON VOUS AVAIT PREVENUS !! “On”, c’est la presse, mais aussi les innombrables ONG, marocaines comme internationales, qui avaient unanimement protesté contre les rafles massives et la “justice d’abattage” qui avaient suivi les attentats de 2003. Suite à ces attentats, environ 2000 islamistes plus ou moins exaltés avaient été condamnées à de la prison ferme. Parmi elles, et selon l’estimation de ces mêmes ONG, seul 5% avaient des crimes avérés à se reprocher (les Youssef Fikri et autres Zakaria Miloudi). Les autres, tous les autres, sont innocents… au moins, de ce dont on les a accusés (en gros, de visées terroristes). Si les chefs d’inculpation avaient été plus raisonnables, si les procès s’étaient déroulés de manière régulière, et s’ils n’avaient pas été précédés de tortures systématiques, les familles des détenus ne répéteraient pas, comme cette mère : “Mon fils a bien fréquenté les mosquées, oui, mais il n’a jamais été extrémiste. Aujourd’hui, je vois de la rancœur, de la haine dans son regard, et j’ai peur qu’il bascule.”

Même manipulés, même sur une pente douteuse, ces gens n’étaient pas des terroristes avant d’entrer en prison. À leur sortie, ils sont prêts à le devenir ; des cas comme ceux de Raydi, Khattab et peut-être Amrine, sont là pour le démontrer. Quelque part en haut lieu, on a estimé intelligent de regrouper tous les détenus post-16 mai dans des quartiers spécifiques. Comment s’étonner que ce microcosme explosif débouche sur des vocations kamikazes ? Les séparer, les diluer dans l’univers carcéral ? On a essayé aussi, mais ça ne suffit pas : les “méchants” (les fameux 5%) “convertissent” à la chaîne les détenus de droit commun, aux yeux desquels le jihad (cache-sexe commode au terrorisme) devient, faute d’autres perspectives, un moyen de rédemption ! Pire encore : on assiste à une collusion entre les prédicateurs extrémistes et les gardiens de prison, trop heureux de les laisser prêcher à leur guise en échange de la discipline que leur charisme permet de faire régner. L’ordre carcéral, aujourd’hui, est quasiment sous-traité aux jihadistes. Et on s’étonne que, dès qu’ils sortent, les détenus post-16 mai s’empressent de replonger dans la clandestinité en nourrissant de noirs desseins !

Et n’oublions pas les familles, véritables réservoirs de haine vu ce qui est arrivé à leurs proches… A l’extérieur des prisons, la nouvelle méthode, estampillée Benmoussa, est probablement la bonne : plus de rafles à l’aveuglette, mais des interrogatoires sans violence, suivis d’un “fichage” systématique et, s’il le faut, de filatures. C’est bien.

Mais dans les prisons, que faire ? Réunir les condamnés ? Les convictions jihadistes d’une minorité deviennent celles de la majorité. Les mélanger aux “droits communs”? Ils les contaminent. Construire de nouvelles prisons, encadrer les détenus de près et préparer (sérieusement et sans violence) leur réinsertion ? Ce serait l’idéal, mais il faudrait pour cela une réforme historique, sans équivalent depuis qu’il y a des prisons au Maroc. C’est une tâche titanesque qui attend l’Etat. Les Marocains ont un adage, pour qualifier pareille situation : “A celui qui l’a nouée avec ses mains de la dénouer avec ses dents”…

 
 
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