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N° 266
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Ahmed r. Benchemsi

Le Grand Oral de Sciences-Po


Les élections de septembre approchent à grands pas. En association avec TelQuel et Al Ahdath Al Maghribiya, l’association marocaine des anciens de Sciences-Po organise une série de conférences-débats avec les chefs des principaux partis politiques du royaume. C’est au tour (très attendu) de Saâd Eddine El Othmani, secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD). Attention, questions pointues !


Saâd Eddine El Othmani. "Nous n’avons pas besoin des voix d'Al Adl Wal Ihsane "


Ses enjeux.

S’il y a un parti qui déchaîne les passions (et les interrogations), c’est bien le PJD. Son score est le principal enjeu des prochaines élections législatives. Le parti islamiste raflera-t-il la majorité, même relative ? Saura-t-il (ou plutôt : le Palais le laissera-t-il) négocier des alliances qui lui permettront d’accéder au gouvernement ? Dans la perspective du 7 septembre, ce sont les seules questions sérieuses qui méritent d’être posées.
En 2002, le PJD n’avait présenté des candidats que dans un nombre restreint de circonscriptions électorales. Et ça lui avait suffi pour décrocher, avec une quarantaine de députés, la troisième place au Parlement. En 2007, M. El Othmani l’a annoncé sans détours, toutes les circonscriptions seront couvertes par le PJD. Du coup, le fantasme du “raz de marée” revient en force chez l’intelligentsia, et même au Palais royal, qui n’ose pas contrer trop frontalement un parti avec lequel il pourrait bientôt négocier… et pas forcément en position de force.


Match de championnat entre
le RUC de Casablanca et le
Wydad de Kelât Sraghna.
(DR)

Le secrétaire général du PJD est un homme courtois, souriant, policé… mais structurellement coincé entre sa volonté de rassurer les élites, effrayées par le discours islamiste de son parti, et la nécessité de ne pas se couper des bases, qui fustigent “l’occidentalisation des esprits” et portent des jugements moralisateurs et rétrogrades sur la société.


Vous affirmez que votre parti est ouvert et tolérant, mais quand, par exemple, des responsables du PJD qualifient les festivals musicaux de “festivals de la débauche et de la prostitution”, vous ne les sanctionnez
jamais. Défaut d’autorité ou double discours ?
Ni l’un ni l’autre. C’est simplement comme ça que j’envisage, que nous envisageons, au PJD, la liberté d’opinion. Le parti exprime ses positions officielles via des communiqués officiels. Pour le reste, chacun a le droit d’avoir les opinions qu’il veut. Jamais je ne sanctionnerai un membre du parti parce que ses opinions n’entrent pas dans la ligne officielle. Je dirais même que c’est bénéfique. La vie partisane, si elle se caractérise par une certaine ouverture d’esprit, s’enrichit de la diversité des opinions.

Même si elles contredisent ouvertement la ligne officielle du parti ?
La liberté engendre forcément des opinions contradictoires. Si je vous dis “vous êtes libre de vous exprimer, mais à condition de ne pas me contredire”, ce n’est plus de la liberté d’opinion. Je ne conçois pas l’exercice démocratique sans donner aux gens la liberté de s’exprimer, dans toute la diversité de leurs opinions.

Abdelilah Benkirane, dirigeant influent du PJD, est aussi directeur d’Attajdid, l’organe de presse du Mouvement unicité et réforme (MUR), que vous dites, pourtant, totalement indépendant du PJD. Ça ressemble fort à une répartition des tâches : le parti tient un discours modéré et rationnel, et le MUR, via Attajdid, drague les masses avec un discours populiste, et parfois extrémiste. Que répondez-vous à ceux qui disent que le PJD et le MUR sont les deux faces d’une même médaille ?
Que le MUR est une organisation indépendante, qui travaille dans le cadre de la loi sur les associations. Et que le PJD, lui, est un parti, sujet à la loi sur les partis. Chacune de ces deux entités a ses statuts, ses structures, et ses instances élues. Il est vrai qu’il y a des recoupements. Je dirais qu’environ 30% des membres de chaque structure sont aussi membres de l’autre. Et ça aussi, ça relève de la liberté individuelle. Personnellement, je suis membre de plusieurs dizaines d’associations.

Mais vous ne dirigez pas leurs journaux…
Je le répète, Attajdid est le journal du MUR, et ses journalistes sont totalement indépendants du PJD. En ce qui me concerne, je ne les rencontre pas, je ne leur parle pas. Maintenant, si Attajdid a quelques affinités avec le PJD, c’est la responsabilité de ses journalistes et de ses dirigeants, pas la mienne. Quant à Abdelilah Benkirane, il était d’abord membre du bureau exécutif du MUR. Puis les 1600 congressistes du PJD l’ont élu à la tête du conseil national. Je n’allais quand même pas leur interdire de le faire ! C’est ça, la démocratie. On l’accepte en bloc ou on la refuse en bloc.

Attajdid publie systématiquement les communiqués officiels du PJD, reproduit systématiquement les débats parlementaires initiés par le PJD, répond systématiquement à toutes les critiques formulées contre le PJD…
Attajdid est même distribué, gratuitement, pendant tous les congrès du PJD. En persistant à appeler ça de “simples affinités”, vous niez l’évidence, M. El Othmani...

C’est vous qui le dites. L’essentiel, pour moi, c’est qu’il n’y a pas de liens organiques entre Attajdid et le PJD, pas plus qu’entre le PJD et le MUR. Les affinités personnelles, je ne peux rien y changer. C’est comme ça.

Bon… Le journal Al Massae vous avait un jour demandé ce que vous pensiez des femmes dévoilées, ou de ceux qui contractent des crédits avec intérêts. Vous aviez répondu, versets coraniques à l’appui, que chacun est libre de choisir entre al imane (la foi) et al koufr (la mécréance). Donc, les femmes dévoilées et les bénéficiaires de crédits avec intérêts ont, selon vous, “librement choisi d’être des mécréants”. Ce n’est pas du takfir, ça ?
Il faut remettre chaque chose dans son contexte. D’abord, sur ces points comme sur d’autres, notre premier principe est celui de la liberté. Donc je répète, là encore, que les gens sont libres de faire ce qu’ils veulent. Ceci dit, pour qu’ils puissent exercer pleinement leur liberté, il faut leur donner le choix entre plusieurs alternatives : voile ou pas voile, crédits à taux d’intérêts ou crédit compatibles avec l’islam, etc. C’est ce que disaient ces versets coraniques que j’ai cités à Al Massae. Dieu lui-même donne à chaque individu la liberté d’être pieux ou mécréant. Si Dieu donne cette liberté, pourquoi l’homme ne la donnerait-il pas ?

Il ne s’agit pas de liberté, mais de jugement. Juger si un individu est mécréant ou pas est le privilège de Dieu. Pas le vôtre, M. El Othmani…
(Silence…). J’ai répondu à votre question. La liberté est accordée par Dieu.

Ok, changeons de sujet. Vous avez condamné les “visions” d’Al Adl Wal Ihsane qui, pour vous, “dénotent d’une certaine angoisse et d’un sentiment d’échec”. Vous ne pouvez donc pas vous allier à un mouvement dont les convictions reposent sur l’angoisse et l’échec. Irez-vous jusqu’à dire, clairement, que vous n’aurez pas besoin des voix d’Al Adl Wal Ihsane en septembre 2007 ?
Je le dis solennellement : nous n’avons pas besoin des voix d’Al Adl Wal Ihsane en 2007.

C’est noté. Si vous accédez quand même au gouvernement, quels seront vos chantiers prioritaires ?
(Sans hésiter) L’administration, la justice et l’enseignement. L’administration d’abord, parce qu’il est vain d’annoncer un quelconque changement si on ne dispose pas d’un outil administratif capable de mener ce changement à bien. L’appareil administratif marocain doit être entièrement repensé, selon trois axes stratégiques majeurs : la moralisation (et notamment la lutte contre la corruption), la modernisation et la compétitivité. Il est anormal que le secteur public ne soit pas au même niveau de compétitivité que le secteur privé. Dans le même ordre d’idées, la justice doit impérativement être réformée, pour qu’elle puisse inspirer confiance. Si on ne fait pas confiance à la justice, on n’investit pas, et l’investissement est la clé de l’emploi et du développement. Pour que la justice devienne véritablement indépendante, le poste de vice-président du Conseil supérieur de la magistrature (dont le président est le roi), ne doit plus être occupé par la ministre de la Justice. Et enfin, l’éducation, qui doit être elle aussi revue de fond en comble. L’idée générale est que la formation doit être de qualité, et qu’elle doit nécessairement déboucher sur des secteurs qui offrent des opportunités d’emploi. La lutte contre le chômage commence par là.

 
 
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