|
Propos recueillis par
Ahmed r. Benchemsi
Le Grand Oral de Sciences-Po
Les élections de septembre approchent à grands pas. En association avec TelQuel et Al Ahdath Al Maghribiya, lassociation marocaine des anciens de Sciences-Po organise une série de conférences-débats avec les chefs des principaux partis politiques du royaume. Cest au tour (très attendu) de Saâd Eddine El Othmani, secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD). Attention, questions pointues !
Saâd Eddine El Othmani. "Nous navons pas besoin des voix d'Al Adl Wal Ihsane "
 |
Ses enjeux.
Sil y a un parti qui déchaîne les passions (et les interrogations), cest bien le PJD. Son score est le principal enjeu des prochaines élections législatives. Le parti islamiste raflera-t-il la majorité, même relative ? Saura-t-il (ou plutôt : le Palais le laissera-t-il) négocier des alliances qui lui permettront daccéder au gouvernement ? Dans la perspective du 7 septembre, ce sont les seules questions sérieuses qui méritent dêtre posées.
En 2002, le PJD navait présenté des candidats que dans un nombre restreint de circonscriptions électorales. Et ça lui avait suffi pour décrocher, avec une quarantaine de députés, la troisième place au Parlement. En 2007, M. El Othmani la annoncé sans détours, toutes les circonscriptions seront couvertes par le PJD. Du coup, le fantasme du raz de marée revient en force chez lintelligentsia, et même au Palais royal, qui nose pas contrer trop frontalement un parti avec lequel il pourrait bientôt négocier
et pas forcément en position de force. |
|
|
Match de championnat entre
le RUC de Casablanca et le
Wydad de Kelât Sraghna.
(DR)
|
Le secrétaire général du PJD est un homme courtois, souriant, policé
mais structurellement coincé entre sa volonté de rassurer les élites, effrayées par le discours islamiste de son parti, et la nécessité de ne pas se couper des bases, qui fustigent loccidentalisation des esprits et portent des jugements moralisateurs et rétrogrades sur la société.
Vous affirmez que votre parti est ouvert et tolérant, mais quand, par exemple, des responsables du PJD qualifient les festivals musicaux de festivals de la débauche et de la prostitution, vous ne les sanctionnez |
|
jamais. Défaut dautorité ou double discours ?
Ni lun ni lautre. Cest simplement comme ça que jenvisage, que nous envisageons, au PJD, la liberté dopinion. Le parti exprime ses positions officielles via des communiqués officiels. Pour le reste, chacun a le droit davoir les opinions quil veut. Jamais je ne sanctionnerai un membre du parti parce que ses opinions nentrent pas dans la ligne officielle. Je dirais même que cest bénéfique. La vie partisane, si elle se caractérise par une certaine ouverture desprit, senrichit de la diversité des opinions.
Même si elles contredisent ouvertement la ligne officielle du parti ?
La liberté engendre forcément des opinions contradictoires. Si je vous dis vous êtes libre de vous exprimer, mais à condition de ne pas me contredire, ce nest plus de la liberté dopinion. Je ne conçois pas lexercice démocratique sans donner aux gens la liberté de sexprimer, dans toute la diversité de leurs opinions.
Abdelilah Benkirane, dirigeant influent du PJD, est aussi directeur dAttajdid, lorgane de presse du Mouvement unicité et réforme (MUR), que vous dites, pourtant, totalement indépendant du PJD. Ça ressemble fort à une répartition des tâches : le parti tient un discours modéré et rationnel, et le MUR, via Attajdid, drague les masses avec un discours populiste, et parfois extrémiste. Que répondez-vous à ceux qui disent que le PJD et le MUR sont les deux faces dune même médaille ?
Que le MUR est une organisation indépendante, qui travaille dans le cadre de la loi sur les associations. Et que le PJD, lui, est un parti, sujet à la loi sur les partis. Chacune de ces deux entités a ses statuts, ses structures, et ses instances élues. Il est vrai quil y a des recoupements. Je dirais quenviron 30% des membres de chaque structure sont aussi membres de lautre. Et ça aussi, ça relève de la liberté individuelle. Personnellement, je suis membre de plusieurs dizaines dassociations.
Mais vous ne dirigez pas leurs journaux
Je le répète, Attajdid est le journal du MUR, et ses journalistes sont totalement indépendants du PJD. En ce qui me concerne, je ne les rencontre pas, je ne leur parle pas. Maintenant, si Attajdid a quelques affinités avec le PJD, cest la responsabilité de ses journalistes et de ses dirigeants, pas la mienne. Quant à Abdelilah Benkirane, il était dabord membre du bureau exécutif du MUR. Puis les 1600 congressistes du PJD lont élu à la tête du conseil national. Je nallais quand même pas leur interdire de le faire ! Cest ça, la démocratie. On laccepte en bloc ou on la refuse en bloc.
Attajdid publie systématiquement les communiqués officiels du PJD, reproduit systématiquement les débats parlementaires initiés par le PJD, répond systématiquement à toutes les critiques formulées contre le PJD
Attajdid est même distribué, gratuitement, pendant tous les congrès du PJD. En persistant à appeler ça de simples affinités, vous niez lévidence, M. El Othmani...
Cest vous qui le dites. Lessentiel, pour moi, cest quil ny a pas de liens organiques entre Attajdid et le PJD, pas plus quentre le PJD et le MUR. Les affinités personnelles, je ne peux rien y changer. Cest comme ça.
Bon
Le journal Al Massae vous avait un jour demandé ce que vous pensiez des femmes dévoilées, ou de ceux qui contractent des crédits avec intérêts. Vous aviez répondu, versets coraniques à lappui, que chacun est libre de choisir entre al imane (la foi) et al koufr (la mécréance). Donc, les femmes dévoilées et les bénéficiaires de crédits avec intérêts ont, selon vous, librement choisi dêtre des mécréants. Ce nest pas du takfir, ça ?
Il faut remettre chaque chose dans son contexte. Dabord, sur ces points comme sur dautres, notre premier principe est celui de la liberté. Donc je répète, là encore, que les gens sont libres de faire ce quils veulent. Ceci dit, pour quils puissent exercer pleinement leur liberté, il faut leur donner le choix entre plusieurs alternatives : voile ou pas voile, crédits à taux dintérêts ou crédit compatibles avec lislam, etc. Cest ce que disaient ces versets coraniques que jai cités à Al Massae. Dieu lui-même donne à chaque individu la liberté dêtre pieux ou mécréant. Si Dieu donne cette liberté, pourquoi lhomme ne la donnerait-il pas ?
Il ne sagit pas de liberté, mais de jugement. Juger si un individu est mécréant ou pas est le privilège de Dieu. Pas le vôtre, M. El Othmani
(Silence
). Jai répondu à votre question. La liberté est accordée par Dieu.
Ok, changeons de sujet. Vous avez condamné les visions dAl Adl Wal Ihsane qui, pour vous, dénotent dune certaine angoisse et dun sentiment déchec. Vous ne pouvez donc pas vous allier à un mouvement dont les convictions reposent sur langoisse et léchec. Irez-vous jusquà dire, clairement, que vous naurez pas besoin des voix dAl Adl Wal Ihsane en septembre 2007 ?
Je le dis solennellement : nous navons pas besoin des voix dAl Adl Wal Ihsane en 2007.
Cest noté. Si vous accédez quand même au gouvernement, quels seront vos chantiers prioritaires ?
(Sans hésiter) Ladministration, la justice et lenseignement. Ladministration dabord, parce quil est vain dannoncer un quelconque changement si on ne dispose pas dun outil administratif capable de mener ce changement à bien. Lappareil administratif marocain doit être entièrement repensé, selon trois axes stratégiques majeurs : la moralisation (et notamment la lutte contre la corruption), la modernisation et la compétitivité. Il est anormal que le secteur public ne soit pas au même niveau de compétitivité que le secteur privé. Dans le même ordre didées, la justice doit impérativement être réformée, pour quelle puisse inspirer confiance. Si on ne fait pas confiance à la justice, on ninvestit pas, et linvestissement est la clé de lemploi et du développement. Pour que la justice devienne véritablement indépendante, le poste de vice-président du Conseil supérieur de la magistrature (dont le président est le roi), ne doit plus être occupé par la ministre de la Justice. Et enfin, léducation, qui doit être elle aussi revue de fond en comble. Lidée générale est que la formation doit être de qualité, et quelle doit nécessairement déboucher sur des secteurs qui offrent des opportunités demploi. La lutte contre le chômage commence par là. |
|