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Par Youssef Ziraoui
Reportage.
Lycée français / Lycée Public. Le choc des classes
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Moment inoubliable pour les
jeunes du collège Oum Aymen
de Casablanca.
(LYCÉE LYAUTEY)
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À loccasion de la Semaine de la francophonie, le Lycée Lyautey a accueilli des élèves provenant de lycées publics. Deux mondes, peu habitués à se fréquenter, se découvrent.
Lundi matin, 9 heures tapantes. Les organisateurs sont à lheure. Annaïck Tamim, chargée de communication au Lycée Lyautey, se transforme en maître de cérémonie pour loccasion. Elle veille aux préparatifs de dernière minute en lançant ses ordres dans un arabe approximatif, que seul Lahcen, son interlocuteur (une sorte dhomme à tout faire), arrive à comprendre.
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Les journées de la francophonie peuvent alors commencer. Le portail du Lycée Lyautey est ouvert et les premiers invités font leur entrée. Le proviseur débute son discours douverture en sexcusant pour le consul de France à Casablanca, manquant à lappel pour une raison que la raison ignore. Anticipant les remarques des journalistes, il souligne avec ironie que le risque avec un tel événement, cest doublier la vocation de la francophonie le reste de lannée
un peu comme ce qui se passe avec la journée de la femme. Il précise que lobjectif de cette manifestation est de créer des liens de confiance et enrichir les relations entre le Lycée Lyautey et lenseignement public marocain. Discours bien rodé diront certains, soporifique, bâilleront dautres.
La salle applaudit à chaque fois que le proviseur marque un temps darrêt. Avant que ça ne tourne à la standing ovation, le chef de létablissement précise quil sarrête uniquement pour reprendre son souffle. Il nest donc pas nécessaire dapplaudir, souligne-t-il. Rires dans la salle, les visages et les corps se décrispent.
Fausse note de tolérance
Début de la cérémonie : un groupe composé délèves du Lycée Lyautey et de plusieurs lycées de la capitale économique entame un chant commun. En plein quart dheure de gloire, des élèves narquois font des signes à leurs camarades qui leur répondent par un sourire. Un peu plus tard, une jeune fille reprend le tube de Ginie Line Jusquà la tolérance. Elle se lance imprudemment dans les aigus et linévitable fausse note tombe. Elle ne se dégonfle pas pour autant et termine sa chanson. Le public applaudit. La tolérance se résumerait-elle en une augmentation du seuil de résistance aux décibels quitte à avoir des acouphènes ? En tout cas, au banquet de la francophonie, Assurancetourix, le barde gaulois, aurait certainement apprécié le repas.
Le lendemain, la fête suit son cours. De jeunes collégiennes, dont quelques-unes voilées, portant toutes des blouses bleues -règlement intérieur oblige-, chantent un hymne à la solidarité. Regard médusé de Mehdi, jeune lyautéen, adolescent raybanisé avant lheure, qui déclenche les hostilités : Je ne comprends pas comment des filles de neuf ans peuvent porter le voile. Sofia, sa camarade de classe, sempresse de lui expliquer que ces jeunes filles sont parfois contraintes de le porter sans même en saisir le côté religieux.
En aparté, des officiels du lycée français sextasient devant la puissance de jeu des élèves de lenseignement public marocain et surenchérissent en affirmant que les élèves du lycée Lyautey devraient sen inspirer. Et dajouter : Même en Hip-hop, ils sont doués ces gamins de la rue. Lauteur de la bourde se reprend et choisit un qualificatif plus adapté, mais trop tard, le mot est prononcé.
Non loin de là, un professeur mystérieux, une sorte dhomme à la cigarette de X-Files, entraîne discrètement au loin un groupe de journalistes et leur murmure sur un ton de confidence : Jai des révélations à vous faire, je vous appellerai. Même scénario le lendemain et le surlendemain. Mais gorge profonde ne donnera jamais signe de vie pour des raisons que la raison continue dignorer.
Gros sur le coeur
Dans les coulisses, de jeunes lycéens des deux camps flânent. Asmae arrive, catastrophée, et demande à une âme charitable de bien vouloir la dépanner dune cigarette. Karim, malicieux, fait mine dêtre choqué et lance : Vous les filles de la mission vous fumez, âadi (normal) !. La réponse de la concernée fuse : Dans ton lycée aussi les nanas fument, mais elle se cachent. Cest alors que Réda, son ami denfance, vole à son secours et dégaine un paquet de Marlboro. Il en sort une cigarette quil lui tend. Celle-ci lallume et recrache la fumée avec dégoût. Hmar (âne), tu mas filé une marquise, cest dégueulasse. Karim nen peut plus de rire, il raille Réda, le Zorro désargenté de la nicotine.
Autre jour, même lieu, même ambiance dans la salle Eugène Delacroix qui abritait le spectacle. Nadia et Hind, toutes deux en 1ère ES au Lycée Lyautey, taquinent Mehdi et Chakib, deux jeunes dun lycée de Hay Mohammadi. Pourquoi êtes- vous bras dessus bras dessous, vous êtes homos ?. Rires jaunes côté garçons
Fous-rires côté filles. Vous les filles de Lyautey, vous vivez dans un autre monde. Cest vous qui êtes différentes, vous avez peur de tout. Si vous me voyiez dans la rue, vous diriez hada kaï grissi (cest un voleur), lâche Mehdi, qui semble en avoir gros sur le cur et qui ne manque pas de préciser quil a appris lui-même le français en regardant la télé. Chakib sent le vent tourner et en profite pour enchaîner : On aimerait bien être à votre place, wlad kili mini (fils à papa). Votre lycée est super classe alors que le nôtre ressemble à Alcatraz. A lentrée, il y a écrit : bienvenue à Oukacha (ndlr: référence à la prison de Aïn Sebaâ). Mehdi, qui sent que la conversation prend un tournant belliqueux, lance à son acolyte : Attends, elles sont sympas, on peut sentendre avec elles
surtout febit naâss (dans la chambre à coucher). La blague fait fureur, mais les réalités sont là.
Nezha, qui vient de rejoindre ses amies dans la salle, a la mine déconfite. Elle vient davoir 12 en philo, ce qui risque de baisser sa moyenne et donc de compromettre son admission dans un grand lycée parisien. Caricature ? Non, réalité sociale. Un peu plus tard, Jawad, lycéen en 1ère année du baccalauréat, avouera, blasé, sa moyenne catastrophique au premier semestre : 04/20. La raison: une embrouille avec le surveillant général.
Jeudi 11 heures, fin des festivités. Les locaux reprennent leurs activités normales tandis que les visiteurs évacuent les lieux. Imane, pensionnaire du Lycée Lyautey, quitte létablissement et monte dans la 407 conduite par un chauffeur discipliné. De leur côté, des jeunes des lycées publics marocains, courent, comme ils ont lhabitude de le faire, derrière un bus bondé qui navait pas lintention, comme dhabitude, de sarrêter. Ils ne désespèrent pas pour autant et arrivent à le rattraper au feu rouge. Le feu passe au vert. La 407 part dans un sens
le bus dans lautre. |
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Analyse. Histoire de courant dair
Dans son ouvrage intitulé Les Elites du royaume (éditions lHarmattan 2000), Ali Benhaddou évoque la quasi-inexistence de classe moyenne au Maroc. Cela empêche de parler de droit à la différence puisque dans le cas marocain, la différence est plus subie que choisie. Or, le pendant de la liberté (condition sine qua non pour pratiquer sa différence), cest assurément légalité. En effet, lindigence et la pauvreté intellectuelle et matérielle maintiennent une majorité de la population marocaine dans un état daliénation (terme marxiste faisant référence à la dépendance de la classe ouvrière par rapport aux détenteurs des moyens de production). Ces jeunes défavorisés ne sont donc pas différents par choix. Ils sont contraints de fréquenter tel ou tel établissement, côtoyer telles ou telles personnes, vivre dans tel ou tel endroit. La société marocaine est très cloisonnée, à limage de lInde et son système de castes. Les jeunes nont pas, ou peu, de possibilités de saffirmer socialement dans un pays où lascenseur social est en panne. Ainsi, lorsquils sont invités à dialoguer sur des sujets tels que le droit à la différence, le discours de ces jeunes (rappelons quils sont tout de même majoritaires) dévie fatalement sur les inégalités. La conscience des classes, ils lont déjà, à limage de Hassan, en terminale dans un lycée public, qui parlera de courant dair entre les très riches et les très pauvres pour désigner le fossé existant. |
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