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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Selma Mestiri,
envoyée spéciale au Caire

Égypte. Moubarak seul contre tous

Les membres de l’opposition au
Parlement égyptien protestent
contre les amendements
de la Constitution proposés
par le président Moubarak.
(AFP)

Le raïs Hosni Moubarak prépare une réforme de la Constitution afin de mieux lutter contre le terrorisme. L’opposition et les organisations des droits de l’homme y voient un coup d’Etat qui ne porterait pas son nom.


Il s’agit de la “la plus grave atteinte” aux droits de l’homme en plus de 25 ans, c'est-à-dire depuis l’arrivée au pouvoir de Hosni Moubarak : c’est en ces termes qu’il y a une semaine, Amnesty international dénonçait un projet de réforme constitutionnelle proposé par Moubarak et appelait le Parlement égyptien, dominé par le Parti national
démocratique (PND) au pouvoir à le rejeter. Peine perdue : lundi soir, de manière imprévue et précipitée, le paquet de 34 amendements à la Constitution a été approuvé par le Parlement lors d’une séance boycottée par les représentants de l’opposition.

Etat policier
Pour Hosni Moubarak, cette réforme, sur laquelle les Egyptiens doivent se prononcer le 26 mars lors d’un référendum, doit mener à davantage de démocratie et renforcer la lutte contre le terrorisme. Au contraire, estiment plusieurs organisations de défense des droits de l’homme et l’opposition : d’après elles, ces amendements marquent une grave régression et mènent à un Etat policier. Amnesty dénonce notamment le projet d'amendement de l'article 179 de la Constitution, qui “accorderait tout pouvoir à la police en matière d'arrestation, permettrait la surveillance des communications privées et autoriserait le président égyptien à soustraire à la justice ordinaire les personnes soupçonnées de terrorisme et à les faire juger par des tribunaux militaires et d'exception, peu enclins à l'équité”. Certains ironisent sur le fait que c’est déjà le cas : récemment, des membres des Frères musulmans, accusés de blanchiment d’argent, ont été déférés devant la justice militaire. Mais graver ces mesures dans la Constitution consacrerait une situation censée être d’exception. Pour Amnesty, les changements proposés “ne feraient qu'assurer la pérennité des abus nés des pouvoirs accordés au titre de l'état d'urgence et donner au mauvais usage de ces pouvoirs une légitimité factice”. L'état d'urgence avait été levé par l'ancien président Anouar al-Sadate après la signature du traité de paix avec Israël en 1979, puis réimposé à la suite de son assassinat en 1981. “Au lieu de demander aux députés égyptiens de voter la fin des détentions, disparitions forcées, actes de torture et procès inéquitables (...), on leur demande de se prononcer en faveur de l'abandon de toute garantie constitutionnelle contre ces atteintes aux droits humains”, dénonce Hassiba Hadj Sahraoui, d’Amnesty. “Ces amendements porteront le coup de grâce à la démocratie. Le régime opte pour des pratiques de gangs et non pour une politique d'Etat”, juge pour sa part le directeur du Centre arabe pour l'indépendance des avocats et des magistrats, Nasser Amine. Ce à quoi le président du Parlement, Fathi Sorour, répond : “Il est parfois nécessaire de sacrifier - dans une certaine limite - des droits et des libertés pour protéger la sécurité et l'ordre public.”

Contre les islamistes
Les Frères musulmans, qui avec 88 députés sur les 454 du Parlement constituent la première force d’opposition en Egypte, sont convaincus que cette réforme les vise au premier chef. Elle stipule en effet l'interdiction de toute activité politique basée sur la religion, écartant la possibilité pour les Frères de se constituer en parti, ce qui est indispensable pour présenter un candidat à la présidentielle. Les Frères, tolérés mais officiellement interdits, sont l’objet de multiples rafles qui se sont intensifiées depuis décembre. “Nous allons boycotter le référendum et nous appelons les citoyens au boycott”, a annoncé Essam al-Aryane, le porte-parole de la confrérie, estimant que les résultats de cette consultation populaire seront falsifiés. Mercredi, près de 500 étudiants islamistes, très organisés, ont défilé pour protester contre ces amendements dans l'enceinte de l'Université du Caire, au cours d’un simulacre de funérailles pour la Constitution. “Les amendements équivalent à la mort de l'Egypte, c'est pourquoi nous les rejetons”, proclamait un slogan barrant un cercueil porté en tête d'une longue procession. “Les amendements signifient le chômage, la corruption et la succession héréditaire”, disait une banderole.

Répression généralisée
Les amendements à la Constitution interviennent dans un contexte de durcissement de ton du régime à l’égard de toute contestation. Si les Frères musulmans sont en particulier visés, le reste de l’opposition n’est pas épargné. Trente-deux personnes ont ainsi été arrêtées et plusieurs brutalisées la semaine dernière lors d’une manifestation du mouvement d'opposition Kefaya dans le centre-ville du Caire. Auparavant, des mesures de sécurité exceptionnelles avaient été prises : des milliers de policiers anti-émeutes ont été déployés sur place – sans compter les policiers en civil aux sorties des bouches de métro et à tous les accès de la place Tahrir, la plus grande de la capitale. Les manifestations sur la voie publique sont en effet interdites en Egypte, en vertu de la loi d'urgence.

La répression touche aussi Internet, l’un des rares lieux où les Egyptiens tentent de s’exprimer librement. Le 12 mars, la Cour d’appel d’Alexandrie a confirmé la condamnation d'un blogueur à quatre ans de prison ferme, pour atteinte à l'islam et diffamation du président Moubarak. “Un très mauvais signe pour la liberté d'expression en Egypte, et surtout un message extrêmement menaçant adressé aux autres blogueurs égyptiens”, a estimé Julien Pain, responsable du bureau Internet et libertés de Reporters sans frontières (RSF). Pour Human Rights Watch (HRW), le jugement pourrait “fermer des fenêtres cruciales pour la liberté d'expression”, car Karim est le premier blogueur à être condamné en Egypte. L'an dernier, plusieurs blogueurs avaient été arrêtés puis relâchés. Et ce sont principalement les blogs “qui ont fait circuler des informations gênantes pour le régime”, selon M. Pain, une allusion à des vidéos de torture impliquant des policiers, relayées par plusieurs blogs ces derniers mois. L'arrestation de Karim, le 7 novembre à Alexandrie, avait coïncidé avec un rapport de RSF citant l'Egypte parmi 13 pays “ennemis de l'internet.”

La tendance du régime au verrouillage des libertés politiques et individuelles semble facilitée par l’actuelle position des Etats-Unis, qui octroient à l’Egypte une aide financière et militaire annuelle de près de 2 milliards de dollars. Washington, qui a par le passé fait pression sur Le Caire pour l’obliger à être plus souple avec l’opposition, fait désormais profil bas, l’administration Bush ne paraissant pas prête à perdre l’un de ses alliés-clés au Moyen-Orient. Sans critiques directes de son principal bailleur de fonds et avec un référendum qui ne devrait être qu’une formalité, Moubarak semble sûr de poursuivre dans la même direction.



Succession. Gamal Moubarak, le dauphin ?

C’est l’une des préoccupations majeures de l’opposition : la succession de Hosni Moubarak. En Egypte, tout le monde en est sûr malgré le démenti du principal intéressé : d’une manière ou d’une autre, le président est en train de préparer le terrain pour son fils Gamal, qui ne cesse de gravir les échelons du PND. Depuis 2002, Gamal est sorti de l'ombre de son père pour prendre les rênes du parti et devenir le chef de file de la “nouvelle garde” face à la “vieille garde”, représentée par les caciques de la politique égyptienne depuis plus de 30 ans. Pour l’opposition, les amendements à la Constitution, en réduisant les chances des opposants, favorisent celles du fils du président. Beaucoup craignent une transposition du modèle syrien en Egypte –à la mort de Hafez el-Assad, c’est son fils Bachar qui avait pris le pouvoir. Et c’est pour tenter d’éviter une telle violation flagrante de la démocratie que Moubarak, d’après eux, fait en sorte de donner à sa succession un caractère légal par le biais constitutionnel.

 
 
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