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Par Jean Berry
Portrait.
Gnawa Diffusion. Bye-bye Babylone
Après une quinzaine dannées de slogans libertaires, refrains enfumés et dinsurrection raggnawia, les Gnawa Diffusion raccrochent les gants pour voler chacun vers un nouvel horizon. Histoire dun groupe qui a marqué la jeunesse maghrébine, à travers le portrait de son chanteur et leader Amazigh Kateb.
Lhistoire de Gnawa Diffusion, cest avant tout celle de son leader, le charismatique, fougueux et tellement reubeu, Amazigh Kateb. Amazigh et ses gauloises brunes, Amazigh et ses blagues vaseuses, Amazigh et son étoile algérienne peinte à leau de Javel derrière son |
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treillis, Amazigh et son T-shirt Salam, Shalom, Slalom. Amazigh et son sens de la dérision : à une journaliste qui lui demande, au sujet des chants gnaoua : Mais il faut être un peu habité pour chanter ça, quest-ce qui thabite, toi ?, il répond : Je ne sais pas qui mhabite, mais il ne paie pas le loyer en tout cas. Lhistoire de ce groupe, qui a marqué la musique maghrébine et lidée quon sen fait des deux côtés de la forteresse Schengen, se conjugue avec celle de cet enfant de la contestation, qui sest pris limmigration en pleine figure en même temps que les frasques de ladolescence.
Alger Grenoble, un aller pas si simple, un déchirement même pour le fils du célèbre auteur, metteur en scène et journaliste algérien, le fameux Kateb Yacine. Une grande gueule qui aura conquis le public au son dun reggae-ragga métissé de rythmes gnaoua, habillé de textes très politiques, cyniques et rebelles, sur létat de nos Etats. Un concentré de mauvaise graine maghrébine, qui manie le verbe et le porte haut comme son nom lindique (Kateb signifie écrivain). Mes parents se sont rencontrés à Beyrouth, mon père donnait une pièce dans un camp de réfugiés, où ma mère militait avec les femmes palestiniennes. Modèle unique : deux ans plus tard, en 1972, en Algérie, il fallait choisir le prénom de son bébé dans une liste où Amazigh ne figurait pas mais Kateb Yacine a sans doute obtenu une dérogation. Cest vingt ans plus tard que naît le groupe qui séteint aujourdhui, sur le début dune aventure solo pour son leader.
La première rupture
Au début des années 80, Kateb Yacine choisit de quitter lAlgérie. Après une carrière dauteur bien remplie - il est considéré comme lun des pères fondateurs de la littérature algérienne de langue française -, il part à la recherche dune nouvelle sérénité pour se remettre à lécriture, pour des raisons plus poétiques que politiques, se souvient son fils Amazigh. Kateb Yacine met le cap sur la Drôme à la fin des années 80, avec, sous le bras, ladolescent turbulent de Ben Aknoun, le quartier dAlger où ce dernier a grandi. Lécrivain décédera dune leucémie foudroyante, deux ans plus tard, laissant son rejeton de 17 ans un peu déboussolé, dans un profond désarroi. Il travaillait à lépoque sur Le bourgeois sans culotte ou le spectre du Parc Monceau, une pièce sur Robespierre (
) Quand il est décédé, ce manuscrit traînait encore sur son lit dhôpital.
Après un recueil de ses textes journalistiques publié en 1999 puis un second livre en 2002*, Amazigh sest consacré à ladaptation dune pièce de son illustre père. Finalement, cest la première fois que je me plonge vraiment dans son travail, confiait-il à lépoque. Jaborde luvre avec plus de sérénité, moins de complexes, il me manquait du recul, de la liberté pour triturer ses textes et ses musiques, poursuit-il au sujet de Mohamed, prend ta valise, donnée pour la première fois à Roubaix en mai dernier au festival Souk Populaire, dont il est le directeur artistique. Une pièce écrite juste après lIndépendance, que leffronté a réarrangée à coups de DJ, de guembri, de reggae. Une pièce au constat amer sur le passé français en Algérie : La colonisation sest transformée en traite des Algériens, avec lexpatriation des travailleurs. En France, on croyait que les émigrés allaient venir travailler comme des bêtes et repartir gentiment chez eux, argumente-t-il.
Gnawa Diffusion : les débuts
Le 27 juin 1992, Gnawa Diffusion fait ses premiers pas sur scène, en première partie de la Féderation française de funk (FFF). Quelques semaines plus tard, la bande de Grenoblois se fait embaucher sur le démontage des JO de Barcelone. La plupart dentre nous étaient chômeurs. Après le chantier, on a continué à jouer dans la rue, à Barcelone, un peu à la sauvage, dans les bars
. Des débuts classiques, mais le groupe va bientôt se forger une solide réputation scénique. Il ny avait pas encore de guembri ni de krakeb, je jouais du banjo à lépoque, de la guitare, des claviers
Il y avait même un Allemand à la trompette. Cétait franchement le bordel. Dans la foulée sort Légitime Différence, un premier maxi de cinq titres. Réaction à ne plus être chez soi ? Non, corrige le chanteur. Cétait simplement être soi. Cest à létranger que je me sens le plus algérien, lexil te ramène à toi-même.
Cest sur ce fond de déracinement que va prendre la pousse Gnawa diffusion, un groupe melting-pot. Ils sont les enfants métis du Maghreb noir, berbère et arabophone, de la Jamaïque rebelle et des quartiers ouvriers occidentaux, écrit à leur sujet Véronique Mortaigne du Monde.
Illustration : né à Skikda en Algérie, Salah Meguiba rejoint le groupe en 1997 après divers groupes de raï. Mohamed Abdennour sest fait connaître à Alger aux côtés du chanteur chaâbi Amer Ezzahi, avant de monter à Paris en 1994, denregistrer entre autres avec Idir et dintégrer Gnawa Diffusion en 1999. Omar Chaoui, à la derbouka, a grandi à Montreuil en région parisienne et a intégré le groupe en 2002. Abdelaziz Maysour, aux krakebs et guembri, est, quant à lui, un fils de la médina de Marrakech. Elevé dans une famille gnaouie, il rencontra au cours de son apprentissage les maâlems Hmida Boussou ou Mahmoud Guinéa. Aux côtés du chanteur, seul le guitariste Pierre Feugier, diplômé de la Groove School of Music américaine, aura suivi le groupe des débuts à la fin. Pierre et Philippe Bonnet lavaient intégré en 2001, après un premier split qui a laissé des traces : Au final, je suis très content darrêter cette histoire à un moment où on est dans la construction et non pas dans le déchirement, sexplique Amazigh Kateb. Je navais pas envie de revivre le split de 2001. Sa mère, Zebeïda Chergui, qui veille sur la destinée du groupe et de son label indépendant, Djamaz, garde aujourdhui un souvenir nostalgique des années folles du groupe. Pour elle, cest presque sûr, ils reviendront, parce que le public les demandera.
Une dimension africaine
En plus de son écrivain de père, Amazigh est aussi le neveu dune mqadema, qui préside des cérémonies rituelles gnaouies du côté de Constantine. Et cest au cours dun voyage à Adghagh, dans le sud algérien, quil découvrît les gammes pentatoniques et la dimension africaine du Maghreb. Les musiques du sud algérien et des gnaouas mont réconcilié avec la musique algérienne et arabe en général. Jétais en contradiction avec ce que ce pays était. Ce voyage ma ouvert la porte de lAlgérie, mais par le Sud, analyse celui qui a tracé une ligne de fuite, illustrée par un morceau, entre Timimoun et Tombouctou. Et de poursuivre : La première fois que jai entendu Africa Unite, la mélodie ma directement fait penser à Timimoun. La connexion sest faite dans ma tête entre la musique subsaharienne, le blues, le reggae et toutes les musiques desclaves. Jai alors réalisé que ceux qui parlent le mieux de liberté, ce sont les esclaves et leurs descendants.
En 1997, le tube Ombre-Elle popularisa le groupe (Ah, je voudrais être un fauteuil...), alors que lalbum Algeria laissait découvrir linsolence et le groove africain des Grenoblois, avec une rythmique imparable et des textes qui tiraient tout leur charme de leur dimension juvénile et rebelle. Etre considéré comme un groupe ou un chanteur engagé peut être un enfermement. On veut aussi faire danser les gens. La danse, cest le début de linsurrection, commente Amazigh. Néanmoins, Gnawa Diffusion restera comme un groupe éminemment politique, dont les textes réglaient leur compte aux préjugés de la société française (la France, Bleu-Blanc-Gyrophare) comme aux gradés algériens. La coupe est pleine dune histoire écrite à coups de matraque, chante Amazigh dans Ya Laymi.
En 1999, premier concert sur le sol algérien, après la sortie de Bab El Oued Kingston et grâce à une loi damnistie. Amazigh, qui avait suivi son père vers la France juste avant sa majorité, y était jusque-là considéré comme insoumis par larmée. Lui et son groupe avaient découvert le Maroc en 1997, lors dune résidence avec les Gnaoua halwa à Marrakech. Vient ensuite le Festival dEssaouira (2000 et 2003) et LBoulevard en 2001, pour des concerts mémorables, avant une tournée des Instituts français en juin 2006. Le concert du 8 août, au Festival des Calèches, sera finalement le dernier du groupe sur le sol africain, et bien sûr marocain, où il a inspiré nombre dartistes de la nouvelle scène.
(*) Minuit passé de douze heures et Kateb Yacine,
un théâtre et trois langues, Le Seuil, 1999 et 2002..
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Textes. Maux dits, mots chantés
Face-à-face avec le FIS / Je défends mon espace car / Sur ma terre natale se bâtissent de nombreux édifices / Les minarets culminent et les écoles rétrécissent / FLN père et FIS réunis nous mènent au sacrifice / La sinistrose profite à qui dresse la masse / Car la masse sinistrée tous les jours cherche une justice / Comment choisir entre le marteau et lenclume qui glisse / Le FIS ne perd pas lNord et le père ne mord pas fort le FIS
Inaal ding dingue dong, Algeria, 1997.
Message et négritude, rythme émietté / Au pays du cri chanté et des curs oubliés / Je suis né dans livresse dun chant populaire / Quand jai ouvert les yeux la traque a commencé / Ô mes tourments, vous qui me blâmez / Dites-moi pourquoi les puissants brandissent toujours les fusils à lombre dun drapeau / Défilé de mains sales et de chemises propres / La coupe est pleine dune histoire écrite à coups de matraque.
Ya Laymi, Souk System, 2003.
Pointés sur Bagdad et sur le Sud-Liban / Dans ce Moyen-Orient quelques chars sont latents / Latents les attentats du Hamas et du Hezbollah et moi jattends la Palestine depuis 50 ans / De retour les vampires du processus de lépée / Ils viennent soccuper des territoires occupés / Lintifada appelle le monde, mais ça sonne occupé / Ses enfants ne connaissent de la paix que vos traités mal traités.
Charla-Town, Souk System, 2003.
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