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Hommage. Adieu Leftah
N° 335-336
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mohamed Hmoudane
Poète marocain, auteur notamment d'Attentat (La Différence 2003),
Incandescence (Al Manar, 2004), Blanche mécanique
(La Différence, 2005) et French dream (La Différence 2006).

Hommage. Adieu Leftah

Le regretté Mohamed Leftah.
(DR)

À l'écrivain Mohamed Leftah, qui vient de s'éteindre à l'âge de 62 ans. Un poète, un ami.


De par la fulgurance de son passage, la profondeur et la beauté de son œuvre, Mohamed Leftah s'apparente - l'image s'impose d'elle-même - à une météorite en éternelle incandescence. Plus qu'un grand écrivain, je le qualifierai pour ma part de chercheur éperdu d'absolu. Quand j'ai appris sa mort, j'ai eu beaucoup de mal à l'admettre. La nouvelle m'a foudroyé. Littéralement. Mon cœur battait à rompre. Ma gorge se nouait. Mes boyaux se retournaient. Une envie pressante de vomir m'envahissait.

La mort de Grand frangin, ainsi que j'ai pris l'habitude de l'appeler, m'attriste, m'accable et me révolte. Mais c'est trop peu dire. Aucun mot n'arrivera à exprimer l'ampleur du trouble et du désarroi qu'elle me cause. J'éprouvais une énorme affection pour lui et une grande admiration pour son œuvre. Je le lui témoignais de son vivant. Il était si heureux d'apprendre que j'allais lire, en hommage à son écriture et à l'homme qu'il était, des poèmes au Don Quichotte, un bar de Casablanca, si présent dans ses livres. Il aurait bien aimé, me dit-il, investir de nouveau cet espace qu'il nommait “la fosse” et assister à “sa transfiguration par les vers gueulés”. L'homme était d'une pudeur, d'une humilité, d'une sincérité et d'une générosité que j'ai rarement rencontrées chez un écrivain. D'emblée, un sentiment de forte amitié nous liait l'un à l'autre. Quelques jours seulement après notre première entrevue à Paris, il me fit parvenir son livre, Demoiselles de Numidie, avec une très belle dédicace. J'en étais très ému. Plus tard, nous nous étions revus à Tanger, invités tous les deux à un salon du livre. Pendant dix jours, nous étions inséparables. Je ne fréquentais quasiment personne d'autre que lui. Notre amitié s'en trouvait consolidée. En dépit de la différence d'âge qui nous séparait, nous passions, l'un pour l'autre, pour le parfait alter ego. Leftah avait horreur des mondanités, du “fard et du clinquant”. Nous fuyions le monde et nous nous perdions, plongés dans les nuits des bas-fonds. Dix jours de vagabondage et de “folie”. Nos corps frêles étaient à bout. Nous sombrions mais nous nous relevions, l'un s'appuyant sur l'autre. Il riait beaucoup. Il semblait heureux malgré cette énigmatique amertume, mêlée à une colère sourde, qui nichait au fond de ses yeux.

La vie, la mort, l'écriture…
La mort, m'écrivait-il quelques mois avant sa disparition, est ce qui transforme une vie en destin. Il citait Malraux. L'écriture, ajoutait-il, peut également jouer le rôle dévolu par cet auteur à la mort. Conjuguées, mort et écriture viennent justement de transformer la sienne en destin. Leftah croyait profondément en l'action transformatrice de ces deux éléments. Alors même que la mort travaillait en filigrane son œuvre, lui écrivait avec passion et obsession sûrement pour conjurer cette “angoisse de vivre et de mourir”. Il lui arrivait cependant de porter un regard chargé de doute sur sa propre œuvre. Mais ce n'est que par trop d'humilité. Dès lors qu'il opposait l'écriture au "discours clos et parfait", il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il soumette en permanence au questionnement sa propre création. Lors de nos innombrables discussions ou dans ses correspondances, il ne cessait de remettre en cause sa qualité même d'écrivain. Leftah refusait de s'installer dans la suffisance, rejetait toute forme d'autocélébration. Marque même de sa grandeur. Il entretenait des rapports problématiques, tumultueux et éloignés de toute complaisance, avec l'écriture. Il vivait parfois l'acte d'écrire dans le déni, dans la douleur qu'il comparait lui-même à une douleur de parturiente. Il considérait l'écriture comme un écoulement organique, fièvre fluide, spermatique, sanguine, imprimée sur la page blanche dans une sorte de fusion charnelle, quasi sexuelle. Il m'écrivait encore récemment : “Comment osons-nous écrire après Kafka, Rilke, Perse, Proust, Dostoïevski, Tchekhov, Tolstoï et j'en passe, l'écriture comme un prurit. L'écriture donc, pour moi, une démangeaison”. Il avait beau crier qu'il était outrageant d'écrire après tous ces grands écrivains qu'il citait, son œuvre, elle, riche, multiple et dense, plaide en sa faveur. Quand on la parcourt, on est saisi par la beauté éclatante qui s'en dégage, transporté loin ailleurs. Plutôt que des romans, je suis tenté de qualifier ses livres de grande œuvre poétique, tant Leftah faisait un travail à la fois d'alchimiste et de minutieux orfèvre. Son verbe précis et limpide transfigure la réalité, transforme toute chose qu'il effleure en splendeur aveuglante. On reconnaîtra en lui, pour toujours, l'auteur d'une œuvre envoûtante, aussi fascinante que la mort elle-même. Bon voyage Grand frangin ! Mort, tu ne cesseras jamais de me hanter.

 
 
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