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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Sarah Tadlaoui

Le rêve américain
A Moroccan dream
(Un rêve marocain)

Des supporters marocains
et américains lors du match
amical de football ayant opposé
les séléctions des deux pays,
en 2006, à Nashville.
(AFP)

Ils sont businessmen, gérants de clubs branchés ou écrivains en vogue. Loin des a priori sur l’Amérique de Bush, les immigrés marocains vivent à fond leur rêve américain.


Ce sont des Marocains comme les autres. Mais leur rêve à eux n'est pas allé butter contre les côtes européennes. Car leur rêve est américain. Ils ont quitté le mirage méditerranéen pour aller provoquer leur destin de l'autre côté de l'Atlantique. Partis s'installer à New York, Washington, San Francisco, ils ont commencé avec quelques dollars en poche pour
aller décrocher l'eldorado. Ils sont officiellement 60 000, immatriculés au Consulat marocain de New York. Mais la présence marocaine réelle se chiffrerait à 150 000, voire 170 000 personnes, selon les estimations du service consulaire de l’ambassade du Maroc à Washington, qui prennent en compte les nombreux Marocains non immatriculés (en raison du caractère facultatif de la procédure), les naturalisés et ceux en situation irrégulière. “New York et la Californie sont les deux berceaux traditionnels de l’immigration marocaine aux Etats-Unis”, explique Hassan Khantach, chargé des affaires consulaires à l’ambassade. Aujourd’hui, si la côte est et la cote ouest restent les deux grands axes de concentration, la répartition géographique s’est quelque peu diversifiée. Autour de la Californie, qui compte environ 20 000 Marocains, l’immigration s’est étendue aux Etats mitoyens, notamment dans les villes de Las Vegas, Portland et Seattle. Côté est, l’attrait traditionnel de Big Apple (plus de 40 000 Marocains actuellement) a été récemment supplanté par celui de la métropole de Washington DC. La Floride attire également quelque 40 000 immigrés. Et entre les deux côtes, quelques îlots de marocanité existent, notamment au Texas ou à Chicago.

La roulette américaine
“La première vague d’immigration marocaine date de 1990, avec la mise en place du Diversity Visa Program (DVP)”, précise Hassan Khantach, citant le programme qui vise à accroître le nombre d’immigrants en provenance de pays peu représentés, via un système de tirage au sort électronique. Suivra une deuxième vague, coïncidant avec la Coupe du Monde de football en 1994 et les JO d'Atlanta de 1996. à croire que de nombreux supporters marocains ne sont jamais rentrés au bercail. “Enfin, à la fin des années 1990, de nombreux étudiants et chercheurs sont arrivés aux Etats-Unis pour s'y installer définitivement”, poursuit Hassan Khantach.

Aujourd’hui encore, le système de loterie reste le principal moyen d’immigration pour les Marocains qui veulent rejoindre le pays de l’Oncle Sam. Quelque 6000 visas permanents sont ainsi délivrés chaque année à des candidats choisis au hasard. C’est six fois plus que ceux accordés à nos voisins algériens, hissant le Maroc à la quatrième place des pays bénéficiaires dudit programme, derrière l’Ethiopie, le Nigéria et l’Egypte, soit le premier pays francophone.

Suspendus au tirage de cette “roulette”, ils sont des dizaines de milliers à tenter leur chance chaque année, dans l’espoir que la bonne pioche fera d’eux les heureux détenteurs d'une “Green Card”. Mais les vicissitudes sont nombreuses quand on s’en remet aux caprices du sort. Pour Hakim, 31 ans, l’attente a assez duré. Voilà sept ans qu’il tente sa chance à la loterie. Il n’a jamais déposé de demande de visa, persuadé de n’avoir aucune chance. Ses tentatives pour trouver une conjointe américaine pour un mariage blanc ont également échoué. Pour lui, le seul sésame pour fouler le sol américain reste la loterie, même s’il doit payer 755 dollars (l'équivalent d'environ 5600 DH) en frais non remboursables pour chaque inscription.

“Le système de la loterie a l'avantage de produire une grande diversité de profils et de parcours”, fait remarquer Mostapha Saout, PDG d’une agence de communication à Washington. Si leurs profils diffèrent, l’écrasante majorité des Marocains-Américains travaille dans les services. D’après une étude réalisée en 2007 par les services consulaires marocains, près de 88% d'entre eux sont employés dans l'hôtellerie, la restauration et le gardiennage. “La plupart des gens qui gagnent à la loterie débutent dans le secteur des restaurants et des boîtes de nuit”, poursuit Mostapha Saout.

Il est vrai que de New York à Washington DC, les clubs marocains ont la cote. Le samedi soir, dans le quartier de East village, au sud de Manhattan, une foule fringante se presse devant l’entrée du Souk. À l’intérieur, des murs en tadelakt, des luminaires venus tout droit du quartier des Habous et, sur des plateaux en cuivre, des chichas fumantes aux parfums suaves. Quelques habitués marocains s'y sont donné rendez-vous. Les autres clients sont des New-Yorkais qui raffolent du charme exotique des lieux. Ils sont ainsi des dizaines de clubs branchés tenus par des Marocains à animer les soirées des métropoles américaines : Casbah Rouge et Buddah Bar à New York, Papermoon à Washington DC.

Pour Mostapha Saout, il s’agit d’un processus évolutif : “De nombreux Marocains débutent dans les services avant de passer à autre chose”. Son parcours en atteste : parti aux Etats-Unis en tant que touriste, il y a une vingtaine d’années, il a effectué son voyage initiatique à la conquête de l’Ouest en traversant le pays en stop. Après une série de petits boulots, il finit par créer son entreprise. Aujourd’hui, il dirige une agence de publicité à Washington DC, spécialisée dans la communication multiculturelle. Surnommé “l’éclaireur marocain”, Saout est sollicité par les firmes américaines les plus renommées pour communiquer avec les médias arabes. Son nom s’est imposé sur les ondes d’importantes radios de la place, telles CBS et Fox News, et sur les colonnes de quotidiens comme le Wall Street Journal.

Moroccan-American
Mostapha a choisi les Etats-Unis après la profonde désillusion qui a marqué son expérience de deux ans en France. “J’ai été très déçu de la mentalité hostile des gens et de certaines réactions racistes. Il n'y a rien de cela ici. Il n’y a aucune comparaison avec l’Europe. Ici, je me sens chez moi, j’ai ce sentiment de calme et de confort psychologique”. Pour Laila Lalami aussi, l’intégration a été plutôt facile. Devenue le premier auteur marocain à publier à grande diffusion aux Etats-Unis, elle a consacré son premier roman aux problématiques de l’immigration. “La minorité marocaine et arabe en général est bien mieux intégrée aux Etats-Unis qu’elle ne l’est en Europe. Les Arabes occupent de meilleurs postes et ont des revenus bien plus élevés”, explique-t-elle.

En effet, le taux de chômage de la communauté arabe (5%) est inférieur à la moyenne américaine (6%), alors qu’il s’élève en France à plus du double (21%) de la moyenne. Le nombre de doctorants est trois fois supérieur à la moyenne nationale. Et le revenu annuel moyen des familles arabes (52 300 dollars en 2000) est de 5% supérieur à celui des autres familles américaines, d’après les données collectées par le Federal Census Bureau (Bureau fédéral de recensement) en 2000. Et parmi les familles arabes, les Marocaines ne sont pas en reste.

Comment expliquer cet avantage comparé des Marocains-Américains ? “Les Etats-Unis ont une capacité d’intégration beaucoup plus importante que l’Europe, car c’est un pays d’immigration, un pays jeune et un pays qui prône une approche souple de l’intégration”, explique le sociologue Kamel Khateb, auteur de Migration, intégration, discriminations. Il faut ajouter à cela des explications géographiques (l’éloignement du Maroc) et historiques (l’absence de lien colonial entre les deux pays). Enfin, les émigrants marocains vers les Etats-Unis partent avec un statut socioéconomique plus favorable que ceux qui choisissent l’Europe. En effet, les candidats à la loterie doivent justifier d'un baccalauréat et d'une expérience professionnelle dans un secteur requérant au moins deux ans de formation.

Il faut se garder d’une lecture simpliste. L’adaptation réussie des Maroco-Américains doit aussi beaucoup à la différence des systèmes d’intégration des deux côtés de l’Atlantique. Le modèle français fonctionne par assimilation et requiert l’intégration profonde des fameuses valeurs républicaines, fruit d’un apprentissage souvent long, laborieux, voire douloureux. “En France, on a beau avoir fait de bonnes études et avoir un bon boulot, on ne sera jamais français”, affirme Khadija, désormais installée à Las Vegas. Aux Etats-Unis, l’intégration professionnelle et économique supplante l’intégration sociale et suffit à une intégration réussie. Dans un tel système, il est beaucoup plus facile de vivre sa double appartenance. “Je suis marocaine et je serai toujours marocaine. Vivre aux Etats-Unis ne m’empêche pas de le rester”, clame Laila Lalami. “Je baigne dans la culture américaine, mais ça ne m’empêche pas de garder ma culture et ma religion. Les deux n’entrent pas en conflit”, renchérit Khadija.

Nouveau défi : peser politiquement
“Parce qu’elle est aussi bien intégrée, la communauté marocaine a un énorme potentiel à cultiver”, défend Mostapha Saout. Pourtant, jusqu’à récemment, les Marocains n’étaient que peu organisés, loin derrière les autres communautés ethno-religieuses américaines, toutes constituées en groupes d’intérêt. “Avant, il y avait des associations de Marocains dans chaque ville et chaque Etat, mais il nous manquait une structure globale”, poursuit Mostapha Saout, qui a joué un rôle actif dans diverses tentatives pour unifier la communauté. Le responsable consulaire Hassan Khantach a parachevé ces efforts en sillonnant le pays à la rencontre des différents groupes de Marocains. Depuis, ce mouvement a donné naissance à la première chaîne de TV marocaine aux Etats-Unis. Mostapha Saout, présentateur de l’émission Moroccan-Americans Town Hall nous explique : “Morocco Board TV permet à la communauté marocaine-américaine d’être plus visible et d’accroître sa portée politique. Car il faut que les Marocains prennent conscience de leur force politique. C’est un vrai challenge que de rendre la communauté plus efficace pour pouvoir peser politiquement aux Etats-Unis”. C’est l’ambition de la 3ème convention nationale qui se tiendra en août à Denver, Colorado. La coalition marocaine-américaine qui en émane est la première organisation à œuvrer pour la promotion des droits et des intérêts de tous les Marocains aux Etats-Unis. Mais certains Marocains n’ont pas attendu cela pour faire entendre leur voix. C’est le cas de Jamila Chami : cette Marocaine, engagée en politique dès son arrivée, a récemment été élue première représentante arabe de la campagne de Barack Obama.

Mais c’est indéniablement en matière de business que la communauté marocaine est la plus active, et ce dynamisme booste l’économie marocaine. On ne compte plus les associations de professionnels marocains-américains qui développent les opportunités de business entre le Maroc et les Etats-Unis. Driss Temsamani, par exemple, a participé en tant que représentant de Citigroup, au séminaire “Moroccan American Bridges” qui se tient au Maroc chaque année pour développer les partenariats commerciaux entre les deux pays

Rêves de retour
C'est à l'âge de 16 ans que Driss Temsamani a quitté le Maroc pour les Etats-Unis. "Pour tout le monde, je partais en vacances. Mais dans ma tête, je savais que je ne reviendrai pas", explique-t-il. Au bout d’une semaine, il expédie à son père une lettre d’explications accompagnée de son billet de retour. Trois semaines plus tard, avec à peine 200 dollars en poche, et un anglais balbutiant à son actif, il se retrouve à la rue et en situation irrégulière. Son premier petit boulot, il l’a eu dans un marché aux puces où il travaillait comme guide touristique. Aujourd’hui, Driss est directeur général à Citigroup pour la région Amérique Latine et Caraïbes.

Ils avaient tous leurs raisons de quitter le Maroc. Certains sont devenus des businessmen accomplis ou des personnalités reconnues dans leur communauté. Et pourtant, malgré leur réussite sociale et économique, de plus en plus de Marocains-Américains songent à rentrer au pays. “Le nombre de retours définitifs vers le Maroc augmente, confirme Hassan Khantach, chargé d’interviewer les Marocains avant leur retour. Souvent, c’est parce qu’ils ont détecté un projet porteur : ils partent seuls ou avec des investisseurs américains pour aller reproduire au Maroc ce qu’ils ont vu ici”. Ce retour au Maroc, certains l’enclenchent, mais beaucoup en rêvent. “On a tout réussi, on n’a plus besoin de rien. Mais il nous manque cette connexion avec la terre”, confie Driss Temsamani. Pourquoi rentrer ? “Parce que la vie ici n’a pas de goût. Ici, je suis un numéro parmi d’autres. Quand je rentre au Maroc, je me sens plus humain. J’existe”.


[Télécharger La carte ici]


Profils. Success Stories marocaines

Laila Lalami
Portland, Oregon

Premier auteur marocain à publier à grande diffusion aux États-Unis. Son premier roman, Hope and Other Dangerous Pursuits (De l'espoir et autres quêtes dangereuses, Editions Anne Carrière, janvier 2007), a été traduit en cinq langues.

Driss Temsamani
Miami, Floride

Directeur général à Citigroup pour la région Amérique Latine et Caraïbes. Auteur d'un roman autobiographique, intitulé Rewind, il est également producteur de musique.

Sanaa Hamri
Los Angeles, Californie

Réalisatrice de vidéo-clips, notamment pour Mariah Carey, Prince, Sting, Lenny Kravitz… également réalisatrice au cinéma, son 2ème film, The Sisterhood of the Traveling Pants 2, vient de sortir.

Mostapha Saout
Washington D.C

PDG de Allied Media, agence de communication et de marketing multiculturel. Directeur du site Internet MoroccoBoard.com, sur la WebTV duquel il présente l’émission Moroccan-Americans Town Hall.

Jamila Chami
Kissimmee, Floride

Présidente du Centre socio-culturel marocain américain (MASCC). Élue première représentante arabe de la campagne du candidat démocrate à la présidence Barack Obama.l

 
 
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