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Adieu. La voix de son peuple
N° 337
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Adieu. La voix de son peuple

Mahmoud Darwich, monument
de la poésie arabe.
(AFP)

Poète palestinien toujours en quête de modernité, à l’engagement politique exemplaire, Mahmoud Darwich fut l’un des géants de la littérature arabe et mondiale. Son départ laisse de nombreux orphelins.


Houston. Samedi 9 août. Une porte-parole du Memorial Hermann-Texas Medical Center annonce le décès du poète palestinien Mahmoud Darwich. De l’autre côté de l’Atlantique, l’information est rapidement relayée par les télés satellitaires, et fait même l’ouverture des flashes
d’information de nombreuses chaînes arabophones. Dans les rangs de l’Autorité palestinienne, on s’active déjà pour obtenir un rapatriement du défunt vers la Galilée, sa terre natale occupée par Israël depuis 1948. Le deuil national de trois jours, décrété par le gouvernement de Mahmoud Abbas, comme l’avion présidentiel affrété pour le transport de la dépouille, donnent la mesure de la centralité de Darwich dans la vie (politique) palestinienne. Au final, les funérailles nationales à Ramallah, “sur une colline surplombant Jérusalem”, seront une cérémonie populaire comme le fut l’enterrement de Yasser Arafat, il y a quatre ans. Pour émouvante qu’elle soit, la perte du plus grand poète arabe vivant est doublée par le sentiment que la Palestine, pour reprendre la métaphore de Godard, “sort de l’histoire pour entrer dans le documentaire”.

Engagé malgré lui
En quelques années, la Palestine a perdu trois de ses leaders, chacun ayant été dans son domaine une figure de stature internationale. Décédé en septembre 2003, Edward Saïd était la voix des Palestiniens à l’Université de Columbia, où il enseignait la musicologie et la littérature comparée. Porte-parole de l’OLP aux Etats-Unis, il fut aussi leur voix prédominante dans le monde académique. Puis, en novembre 2004, le monde découvrait que “Mr Palestine” n’était pas éternel : Yasser Arafat succombait à Paris, des suites d’une longue maladie. Avec le départ de Mahmoud Darwich, la Palestine aura perdu, en cinq ans, ses plus grandes figures politiques et intellectuelles. Sans que la relève soit assurée. À cela s’ajoutent les divisions internes à la direction politique. Le coup d’Etat démocratique du Hamas à Gaza, en janvier 2006, et la division durable qui s’est instaurée depuis entre le Fatah et les islamistes du Hamas a d’ailleurs été dénoncée en son temps par Darwich. Dans une interview accordée au quotidien français Le Monde, en février 2006, il déclarait : “Je ne peux cacher mes inquiétudes. Des dirigeants du Hamas ont déclaré vouloir ‘remodeler la société sur une base islamique’. Quand on défend une Palestine plurielle et laïque, on ne peut que craindre pour les droits des femmes, pour les jeunes et les libertés individuelles”. Acceptant, à contrecœur, de jouer le jeu d’une interview politique, celui qui fut le ministre de la Culture de l’OLP invitait une énième fois Israël à reconnaître l’existence d’un mouvement national palestinien : “Aujourd'hui, les Israéliens disent : ‘Pas question de négocier avec le Hamas’. Ils finiront par le faire, comme ils l'ont fait avec l'OLP”. Cette dimension politique de son œuvre, le poète n’a jamais essayé de la nier, même si souvent la responsabilité qu’elle impliquait lui pesait. “Tout poète ou même tout écrivain du Tiers-Monde qui dirait 'la société ou la politique ne m'intéressent pas' serait un salaud. Pour un Palestinien, la politique est existentielle. Mais la poésie est plus rusée, elle permet de circuler entre plusieurs probabilités”.

Un poète contre l’oubli
Né en 1941, dans le village d’Al Birwah, détruit lors de la “guerre d’indépendance” menée par Israël contre les arabes, Darwich est un Palestinien du Mandat. Son écriture sera marquée par cette expérience première de l’exil et de la dépossession. Darwich aura vécu la majeure partie de sa vie d’adulte, dépossédé de sa terre, comme tant de Palestiniens. C’est pourquoi son destin reste lié, quelle que soit la part de subjectivité dans son œuvre, à la lutte de son peuple pour l’identité et la reconnaissance internationale. Citoyen israélien déchu de sa nationalité, plusieurs fois emprisonné pour son activité politique, il a lui-même suivi les tribulations de son peuple dans l’errance (“J’habite dans une valise”, aimait-il dire). Parti au début des années 1970 étudier l’économie politique à Moscou, puis au Caire, Darwich ne fait que des escales en Palestine, préférant s’exiler à Beyrouth, où l’OLP tente de construire son premier embryon d’Etat. En août 1982, l’invasion israélienne du Liban force les fedayin à partir pour Tunis. Cette expérience lui inspire un de ses plus beaux textes qu’il intitule Une mémoire pour l’oubli, (éd. Actes Sud). En 1988, un de ses poèmes “Passants parmi des paroles passagères” sera même débattu à la Knesset, en pleine Intifada :
Vous qui passez parmi
les paroles passagères
il est temps que vous
partiez (…)
Alors, sortez de notre terre
de notre terre ferme,
de notre mer
de notre blé, de notre sel,
de notre blessure
de toute chose, sortez
des souvenirs de la mémoire
La même année, Darwich rédigea aussi la déclaration d’indépendance de la Palestine, dans laquelle l’OLP tendait la main à Israël "dans le contexte de sa lutte pour la paix sur la terre de l’amour et de la paix". Cette terre qu'il retrouvera en 1995, après de longues années d’exil à Tunis et à Paris, pendant lesquelles il dirige la rédaction d’Al Karmel, à l’époque la revue littéraire la plus en vogue. Ce retour, obtenu sous conditions, à la terre-patrie coïncide avec la clôture d’un long cycle politique, militant, dans la poésie de Darwich. Déjà en 1993, l’écrivain avait démissionné de l’OLP et pris ses distances avec la poésie engagée. Dans ses textes les plus récents, le poète revient à une écriture métaphysique, plus personnelle, cherchant à renouveler les formes et le style. Dans cet itinéraire résolument moderne, Le lit de l’étrangère éclaire son expérience personnelle avec l’hébreu, la Torah et la société israélienne. Au-delà des vicissitudes du temps, la poésie de Darwich disait, comme aucune autre, ces petites choses de la vie : l’espoir et le café du matin, la femme aimée et la cigarette qui suit l’amour, le pain de sa mère et l’ennemi qui avance.

 
 
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