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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Adieu Hassan Skalli

La réalisatrice Narjiss Nejjar (Les Yeux secs, Wake up Morocco) rend un vibrant hommage au comédien Hassan Skalli, disparu cet été.


Ils ont dit que tu avais disparu.
Je sais que tu t’es juste pris par la main et que tu es allé faire un tour ailleurs, sur la pointe des pieds.
Ils ont dit qu’il y avait des funérailles. Les tiennes.
Je n’irai pas.
Je ne t’enterrerai pas.
Tu n’es pas mort.
Ils ont dit que tu étais un grand homme et ils ont dégainé leur armada de superlatifs.
Et là, tu m’as fait un clin d’œil et nous avons ri fort.
Comme avant, comme au temps où nous rêvions de cette esplanade des arts, cette scène du possible, cette “croisée des humains”, cette illusion grande comme le monde, et que l’on s’arrogeait le droit de ravir au diktat du bien-pensant.
Alors comment te raconter, sans faillir.
Comment dire l’Homme sans la bohême.
Comment dire l’Artiste sans la conscience.
Comment te dire que je ne saurai pas.
Tu me regardes et tu m’enjoins à tricoter les mots, ceux qui n’ont pas de port, pas d’ancrage, pas d’attaches.
Et je t’entends me souffler “lance-les en l’air et ne les rattrape pas… n’aie pas peur des élans !”
Alors je t’écoute, toi qui avançais sans manteau, sans bouclier, avec pour seul apparat tes yeux humides d’enfant, merveilleusement fou.
Déjà le Maroc indépendant et balbutiant avait recueilli ton premier serment d’amour au cinéma, dans “Brahim ou le collier de beignets”.
Et puis tu fus tour à tour mille et un hommes.
De ceux qui se dressent ou courbent l’échine.
Vil ou grand seigneur.
Rassembleur ou fauteur de troubles.
Amoureux transi ou Machiavel impudent.
Et moi, j’espérais te rencontrer un jour et t’offrir un bout de toile.
Et cette première fois fut, un mardi matin.
Il y a dix ans.
Je traversai fébrile, les ruelles scandées de bleu des Oudayas à Rabat.
Tu étais assis au café, le regard rivé sur les mouettes en partance du Bouregreg.
Il faisait beau. Il faisait blanc sur les murs chaulés.
Tu portais une chemise vert pâle.
Je me suis approchée.
Je t’ai tendu la main.
Toi tu m’as étreinte.
Après je sais que le soleil avait presque tiré sa révérence quand on s’est séparés.
Nous avions pris cinq thés et quatre cafés avec Hemingway, et son “vieil homme et la mer”.
Je te parlais de Kieslowski et son décalogue.
Tu me répondais Truffaut et sa Nouvelle vague.
J’évoquais la digression dans le jeu, tu défendais l’intuition et citais Bernstein :
“L’intuition c’est l’intelligence qui commet un excès de vitesse”.
Alors je te priais d’arrêter d’amonceler les amendes, car de fait tu étais loin devant moi.
Je te livrai donc un scénario.
Il ne vit jamais le jour comme tous les plus insolents de mes travaux.
Nous fîmes pourtant un film ensemble, le moins courageux.
Et dès lors, je n’ai cessé de réclamer mon conteur des temps nouveaux.
Celui qui commençait par “il était trois fois, le cinéma, le théâtre et l’amour… puis il était une fois un pays au bord d'une rive muette, on dit qu'une main bienveillante aurait tracé ses contours pour qu'il respire la mer sur ses deux flancs, et que jamais ne l'atteigne l'asphyxie, et un jour on fit de toutes ses géographies un catalogue d'images vendu au plus offrant des faiseurs de rêves...
Et elle est née, l'industrie du cinéma, comme ça et tout doucement, dévoilant peu à peu ses protubérances remplies de dollars et ses velléités de grande dame, et presque en même temps il nous a pris nous les Marocains une petite envie de raconter des histoires, inhibées parfois, désargentées souvent, juste des bouts d'histoires éclatées pour apprendre à nous rassembler autour d'une vie qui nous prend et nous trimballe entre l'interdit et le licite... entre nous-mêmes et l'autre... entre nous-mêmes et nous-mêmes...
Et nos premières images sont arrivées aux premiers soubresauts du siècle par la porte de derrière comme pour ne pas gêner ce silence qui déjà nous enveloppait, cette habitude détestable de demander pardon à chaque syllabe, la paume ouverte et le verbe bas, cette habitude d'autochtone face au colon...
Et nos deuxièmes images sont arrivées à sa seconde moitié, difficiles et torturées, empruntant un langage sinueux, enfin libéré et pourtant toujours solitaire face aux sièges vides de nos salles obscures...
Et nos images d'aujourd'hui sont là, enferrées dans la séduction enivrante des temps nouveaux où l'on juge qu'il est inutile et vain qu'on ait un cinéma qui éructe et vocifère puisque les douanes de la parole sont désormais désaffectées...
Et pourtant le cinéma, c'est celui-là même qui dit, et laissons-le dire, sinon jamais le chemin jusqu'à soi ne sera aussi long...”
Voilà la leçon d’histoire que tu m’as apprise.
Ce soir, sur le petit écran, sera diffusé notre opus maladroit et quelque peu raturé.
Je sais que tu l’attendais.
Je sais que tu attendais les autres aussi.
Ils seront pleins de toi.
Sans concessions.
Je t’aime.

NARJISS NEJJAR

 
 
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