Tradition, modernité et supercherie
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Il va falloir vous y faire : on en parlera souvent, du parti politique de Fouad Ali El Himma. Non que lentreprise soit forcément enthousiasmante, ni même convaincante. Mais bon, pas de doute, elle est significative. La monarchie exécutive sinvite sur le terrain politique, il sera toujours intéressant de décrypter ses messages. Commençons déjà par nous intéresser au nom du nouveau parti : Authenticité et Modernité. Tout un programme ! Daprès El Himma, il sagit de préserver lislam marocain traditionnel et authentique, qui a toujours été ouvert, tolérant et porteur de diversité. Et parallèlement,
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dy puiser les ingrédients nécessaires pour aller vers la modernité (lire son interview). Ce beau discours, bien entendu, sert un objectif politique : constituer un pôle partisan opposé aux islamistes. En passant, cest une très bonne intention, dont le Maroc a bien besoin. Sauf quau lieu de leur opposer des valeurs résolument modernistes, lami du roi nous sert le concept de modernité dans lauthenticité (ou linverse). Et il appelle ça une idée nouvelle !
Navré, mais cest une supercherie. El Himma se contente de faire du neuf avec du vieux, car rien nest moins nouveau que ce diptyque. Il avait été théorisé, il y a bien longtemps, par Hassan II. Le défunt roi y voyait lessence même du génie marocain, gage tout à la fois de stabilité et de progrès dans lharmonie. Et ça, cest la mère de toutes les supercheries. La tradition et la modernité nont jamais coexisté pacifiquement, au Maroc. Elles ont, bien au contraire, toujours été en opposition, voire en conflit ouvert. Parfois dans des cercles sociaux différents (élite moderne contre classe populaire traditionnelle), et souvent
dans lesprit des mêmes individus ! Communistes royalistes, corrompus pieux, jeunes femmes voilées le jour et débauchées la nuit (ou linverse)
Les Marocains nen sont plus à une aberration conceptuelle près.
Les murs, évidemment, sont le terrain dexpression privilégié de ce tiraillement. La tradition veut quune fille reste auprès de ses parents, et vierge jusquau mariage ; la modernité suppose quelle assume sa liberté, notamment sexuelle. Comment concilier les deux ? Par lhypocrisie et le mensonge, cest la seule solution. La réfection de lhymen est un sport national au Maroc ; personnellement, je ny vois lexpression daucun génie. Certains phénomènes sociaux nous apparaissent banals aujourdhui, pourtant, quand on y réfléchit, ils démontrent un trouble profond. Les bars sont ouverts aux musulmans, mais à condition que leurs vitres soient opaques sensément pour éviter de choquer les passants. Est-ce pour autant que les passants ignorent ce qui se passe derrière les vitres ? Evidemment non. Surtout que la plupart du temps, des enseignes de marques dalcool sont bien visibles sur la façade des bars, qui ne font aucun effort pour cacher leur raison sociale
et qui ferment pendant le ramadan, comme si les musulmans étaient autorisés à boire de lalcool le reste du temps !
Ce serait donc ça, lharmonie ? Faire semblant de ne rien voir, de ne rien comprendre ? Vivre dans le déni, laveuglement ? Louverture et la tolérance, cest que chacun accepte lautre sans le juger, et que personne nait à se cacher, ni à (se) mentir. Voilà la vraie modernité. Les islamistes, en face, sont plus cohérents : eux refusent la modernité, et jugent sans scrupules ceux qui enfreignent la tradition. Pour sopposer à eux efficacement, il faut prendre leur contre-pied résolument. Non pas rejeter la tradition par principe, mais ne pas avoir peur de la déclarer caduque ou dépassée, à chaque fois quelle entre en conflit avec la modernité.
Nous sommes à un carrefour, il va falloir choisir un chemin. Les islamistes ont choisi le leur, et cest la clarté de leur choix qui fait leur force. Comme le démontre la caricature ci-dessus (signée Yoz) avec un humour féroce et juste, ne pas choisir, cest aller droit dans le mur. Que Si Fouad et ses amis méditent cette évidence
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