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N° 337
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Mehdi Sekkouri Alaoui

Interview exclusive.
Peter Van Walsum : “Pourquoi Manhasset n’a mené à rien”

Le diplomate néerlandais Peter Van
Walsum revient à sa retraite, d’où
il a été sorti en 2005 par Kofi Annan.
(AFP)

L’ancien envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara Occidental revient sur les circonstances du non renouvellement de son mandat et les raisons de l’échec des négociations de Manhasset. Edifiant.

Votre mandat d’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara Occidental n’a pas été renouvelé. Pour certains, cela ressemble à un licenciement. Qu’en pensez-vous ?
J’ai été nommé à ce poste par le secrétaire général Kofi Annan, le 22 août 2005. Cette première nomination était pour six mois, et même si
elle pouvait être renouvelée - ce qui fut le cas plusieurs fois - il était prévu qu’elle expire au terme de chaque période de six mois, sans préavis. Le charme de ce type de contrats, c’est qu’on peut y mettre fin sans déterminer s’il s’agit d’une démission ou d’un licenciement.

En déclarant en avril 2008 que l’indépendance du Sahara n’est pas “un objectif accessible”, êtiez-vous conscient que le Polisario mènerait campagne contre vous ?
À l’occasion de ma première communication orale au Conseil de sécurité, en janvier 2006, j’étais parvenu à la conclusion qu’en raison de deux facteurs précis, une indépendance du Sahara Occidental n’était pas d’actualité. La première étant la décision prise par le Maroc, en avril 2004, de ne pas accepter un référendum proposant l’indépendance comme option ; la seconde, la réticence du Conseil de sécurité à imposer une solution. Lors de mes visites à Tindouf et à Alger, en février 2008, j’ai expliqué à mes interlocuteurs que je continuais à m’en tenir à cette conclusion. Je n'ai vu aucune hostilité durant ces visites. Mais fin mars, le Polisario m’a demandé de ne pas inclure cela dans le compte-rendu du représentant personnel, qui fait normalement partie du rapport du secrétaire général au Conseil de sécurité. Au final, mon compte-rendu n’a pas été incorporé dans le rapport du secrétaire général, mais j’ai été autorisé à le faire circuler, de manière séparée, aux membres du Conseil, ce que j’ai fait le 21 avril. C’est ce qui a déclenché la campagne à laquelle vous faites référence. Donc je peux dire que j’avais été prévenu.

Si c’était à refaire, le referiez-vous ?
Je le referais sans aucune hésitation. Lors des quatre rounds de négociations à Manhasset, il m’était apparu de plus en plus clairement que les négociations ne mèneraient à rien, parce que les propositions du Maroc et du Polisario s’excluaient mutuellement : le Maroc rejetait un référendum avec l’indépendance comme option… alors que le Polisario demandait précisément cela. Quand j’avais appelé à des négociations entre les parties, en janvier 2006, mon point de départ était que le Maroc ne pourrait jamais être forcé à accepter un vrai référendum, et donc que le choix était soit une prolongation indéfinie de l’impasse ou des négociations directes entre les parties. J’avais ajouté que, puisque le Maroc était en possession de la majorité du territoire et que le Conseil de sécurité était réticent à lui mettre la pression, il était réaliste de prédire que l’issue de telles négociations resterait en deçà de l’indépendance du Sahara Occidental. Les négociations de Manhasset sont fondamentalement différentes. Elles sont plus équitables que le type de négociations que j’avais à l’esprit, mais pour cette raison aussi, elles sont totalement illusoires.

En tant que médiateur, n'étiez-vous pas tenu à une obligation de réserve ?
Je n’ai jamais pensé qu’un comportement diplomatique voulait dire éviter la franchise. La question n’est pas de savoir si on est discret ou franc par nature, mais plutôt quel style ou quel comportement on considère le plus adapté pour l’approche tactique qu’on a choisie. Si un dossier est dans l’impasse comme la question du Sahara Occidental, et que la seule issue semble être d’affronter la réalité, je pense qu’une dose importante d’ouverture est indispensable.

Votre départ ne risque-t-il pas de perturber le processus de négociations ?
C'est un risque que je devais prendre. Ce processus aurait été davantage perturbé si je m'étais senti obligé de continuer à faciliter des négociations que je jugeais désormais vaines. Je sais que le Conseil de sécurité, ainsi que les deux parties, veulent que ces négociations se poursuivent. Et avec un nouvel envoyé personnel, cela pourra certainement se faire. Mais tant que les deux parties resteront fondamentalement divisées sur la question d'un référendum avec l'indépendance comme option, ces discussions risquent de ne servir qu'à entretenir un statu quo sans fin.

Quel bilan faites-vous de vos trois années passées à ce poste ?
Dès le départ, mon objectif était d'encourager les deux parties à regarder la réalité en face. Pour le Polisario, c'était le fait que le Maroc n'acceptera jamais un vrai référendum et que le Conseil de sécurité de l'ONU ne le forcera pas à changer de position. Je n'y suis pas arrivé, parce que, pour le Polisario, cette réalité était inconcevable. En réaction, ce dernier a décidé de se débarrasser de moi, comme de mes idées, et de se réfugier dans sa conviction que, tôt ou tard, la légalité internationale finira par l'emporter.
Il est regrettable qu'à cause de cela, tous les projecteurs se soient focalisés sur le Polisario, alors que le Maroc avait également fait preuve d'un manque de réalisme. Il n'est pas réaliste d'espérer qu'un jour le Polisario acceptera la vision marocaine, qui veut que le Sahara Occidental, à l'exception du bref intermède de la présence espagnole, ait toujours fait partie du territoire marocain.
Parce que dans ce cas, le Polisario devra désavouer sa propre histoire depuis 1975. Le maximum que nous puissions espérer est qu'un jour, il sera prêt à négocier un arrangement constitutionnel, qui laissera le passé dans le passé et tout reprendre à partir des douloureuses réalités d'aujourd'hui. Si le Maroc veut avancer d'un pas aujourd'hui, il devrait cesser de glorifier la Marche Verte, tout comme le Polisario devrait arrêter d'insister pour que le Conseil de sécurité suive l'avis consultatif rendu par la Cour de justice internationale. L'année 1975 devrait tout simplement être oubliée tant qu'un accord n'a pas été atteint.

Avez-vous rencontré des blocages durant votre mandat ?
Le principal blocage était le désaccord fondamental entre les deux parties sur le rôle d'un référendum. Hormis cela, les deux parties étaient généralement prêtes à discuter de tous les sujets. Mais je ne me rappelle pas d'une seule discussion qui ne nous ait pas, tôt ou tard, ramenés à la question du référendum.

Le Front Polisario et l’Algérie vous reprochaient d'être partial. Que leur répondez-vous ?
Je pense qu'ils se trompent. À mon avis, il n'y a pas de doute que l'avis consultatif de la Cour internationale de justice, daté du 16 octobre 1975, a favorisé le Polisario dans son fameux avant-dernier paragraphe, où il conclut qu'il y a effectivement eu des liens pré-coloniaux entre le Maroc et le territoire disputé, mais qui n'étaient pas de nature à affecter l'application de la résolution 1514 de l'Assemblée générale de l'ONU. Ce que le Polisario et l'Algérie ne me pardonnent pas, c'est que, malgré cela, je pense que le Maroc et le Polisario feraient mieux de s'acheminer vers une solution constitutionnelle alternative, parce que le Conseil de sécurité n'obligera jamais le Maroc à accepter l'application de la résolution 1514 au Sahara Occidental. Ils me reprochent de ne pas respecter la légalité internationale, mais oublient qu'il n'y a aucune règle dans le droit international qui force le Conseil de sécurité à donner effet aux résolutions de l'Assemblée générale ou aux avis consultatifs de la Cour internationale de justice. Quand le Conseil de sécurité assume ses responsabilités, prenant en compte tous les aspects légaux et politiques d'un cas, il agit en conformité avec la Charte de l'ONU et respecte de ce fait le droit international.

Etes-vous favorable au plan d’autonomie proposé par le Maroc ?
Je me suis toujours abstenu d’appuyer cette proposition en tant que telle et me suis contenté d’appeler à des négociations sur un arrangement en deçà de l’indépendance (qui ne peut être qu’une forme d’autonomie). En me citant, la presse marocaine n’a malheureusement pas fait cette distinction, ce qui a poussé le Polisario à constater que j’avais adopté une attitude délibérément pro marocaine. Si un jour le Polisario est prêt à discuter, des négociations exploratoires pourraient être entamées avec le Maroc sur un arrangement constitutionnel, qui n’induirait pas forcément une indépendance pour le Sahara Occidental. Il pourrait faire une proposition d’autonomie qui lui soit propre, et le Maroc devrait saisir cette occasion pour discuter sur cette base.

Laquelle des deux parties a montré selon vous le plus de bonne volonté dans la recherche d’une solution à ce conflit ?
Je ne peux répondre à cette question. De toute évidence, le Maroc est prêt à discuter un arrangement constitutionnel qui n’impliquerait pas l’indépendance du Sahara Occidental, parce que sa proposition est claire à ce sujet. D’un autre côté, le Maroc a fait des déclarations qui ne lui ont pas permis de prendre l’ascendant sur le Polisario.

D’après vous, quelle serait l’issue la plus équitable pour les deux parties ?
Si la question avait une réponse, je n’aurais pas désespéré de ces négociations. Les positions des deux parties sont tellement incompatibles qu’un terrain d’entente ne peut être envisagé pour une solution de compromis.

Durant les quatre rounds de Manhasset, les deux parties négociaient-elles réellement ? Y avez-vous enregistré des avancées ?
Pas vraiment. J’ai informé le Conseil de sécurité que les échanges qui ont eu lieu ne pouvaient être considérés comme des négociations. En définitive, il n’y a pas eu le moindre rapprochement.

Pensez-vous que des négociations directes entre les deux parties peuvent aboutir ?
Il ne faut jamais dire jamais. Mais cela nécessitera un changement de position fondamental d'au moins une des deux parties. Je considère un tel développement inconcevable dans un futur proche.

Pensez-vous que l'ONU est aujourd’hui en mesure de résoudre ce conflit ?
Le Conseil de sécurité insiste sur une solution consensuelle, pas parce qu'il est "pro-marocain", mais parce qu'il ne se laissera pas entraîner vers l'adoption de mesures coercitives dans le conflit du Sahara Occidental. C'est un malentendu de penser que la France et les Etats-Unis empêchent le Conseil de sécurité d'entreprendre une telle action. La raison d’être du Conseil est justement le besoin de retenue dans l’usage de la force, et l'ensemble de ses cinq membres permanents sont les garants de cette retenue. En conséquence, les Nations Unies peuvent tenter de faciliter les négociations entre les parties. Mais elles ne sont pas réellement en mesure de résoudre ce conflit.



Succession. L’après Van Walsum

Récemment, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, déclarait qu’il souhaitait “revitaliser les négociations sur le Sahara Occidental”, ajoutant qu’il “nommerait un nouvel envoyé en remplacement de Peter Van Walsum”. La question maintenant est de savoir qui va prendre la place du diplomate hollandais, revenu à sa retraite d’où l’avait sorti Kofi Annan en 2005. À en croire certaines rumeurs, des noms auraient été proposés aux deux parties concernées. Du côté des officiels marocains, on se montre très avare en déclarations à ce sujet. “Normal, une question d’une telle sensibilité et d’une telle importance requiert une discrétion totale pour ne pas risquer d’entraver le travail des Nations Unies”, nous a répondu le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Khalid Naciri, qui n’a pas souhaité confirmer, ni infirmer, le bien-fondé de ces "informations". En attendant une nomination, le processus de négociations se retrouve donc en stand by. “Espérons seulement que cela ne durera pas trop longtemps. Pour trouver un remplaçant à James Baker, il a fallu attendre un peu plus d’un an”, explique ce fin connaisseur de l’affaire du Sahara.

 
 
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